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Autobiographie ludique, sur Lie In My Heart d’Expressive Gamestudio

Lie In My Heart est un jeu autobiographique dans lequel le créateur et chercheur Sébastien Genvo décide de partager une période de sa vie avec le public. Un matin, alors que son ex-femme, Marie, doit aller chercher son fils à l’école, Sébastien vient toquer à sa porte pour savoir ce qu’il se passe. Sans qu’il ne puisse rien faire, elle met fin à ses jours. Le jeu interroge la nature de cet acte, les conséquences sur son fils. Comment lui annoncer la mort de sa mère ? Sa relation avec lui, avec ses proches, sur son deuil, sont autant de sujets abordés que de souvenirs explorés.

Depuis des années, Sébastien Genvo développe le concept de «jeu expressif», c’est-à-dire « un jeu proposant au joueur de se mettre à la place d’autrui pour explorer ses problèmes psychologiques ou sociaux ». Il commence avec Keys of a gamespace en 2011, qui explorait une thématique tout aussi sombre que celle de Lie In My Heart : la pédophilie. Semblable aux visuals novels [1] , ce dernier nous fait découvrir l’histoire lentement, construit son récit à partir de photographies réelles sur lesquelles sont superposés des dessins au crayon. Elles sont liées au drame de l’histoire mais sont aussi parfois de banales scènes du quotidien ou un véritable retour en arrière dans l’intimité du couple. Chaque chapitre offre son lot de choix qui permettent au joueur soit de s’identifier au créateur, soit de créer sa propre intrigue, quitte à s’éloigner de l’histoire principale. Dois-je être ferme avec Marie ou bien me montrer calme ? Comment expliquer à mon fils que sa mère ne reviendra pas ? Différents dilemmes s’offrent à nous.

 

 

Comme il l’explique lui-même [2], la difficulté dans le développement du genre autobiographique en jeu vidéo est de pouvoir aborder des sujets, d’avoir des propos, qui vont à l’encontre de ce que le joueur attend d’un jeu, et surtout de proposer une jouabilité. Des jeux comme That Dragon, Cancer [3] ou encore Dys4ia [4] proposent des expériences courtes imposant le récit autobiographique, si bien que le joueur peut se sentir passif face aux actions proposées par le gameplay, frustré par le peu d’importance donné aux actions qu’il fait. Ils vont finalement plutôt appeler ces jeux « une expérience ». Avec Lie In My Heart, Sebastien Genvo réussit à « déjouer » toutes ces difficultés liées à la jouabilité, proposant un véritable jeu autobiographique.

L’autobiographie est avant tout le partage de soi à un autre, et le jeu vidéo est un univers virtuel dans lequel le joueur va interagir. Le jeu vidéo permet donc, comme l’autobiographie, de transmettre une histoire personnelle dans laquelle le joueur témoin d’une mémoire singulière va alors s’interroger sur lui-même. La mémoire singulière devient alors collective. Dans Lie In My Heart, Sébastien Genvo nous raconte son histoire pour laquelle il fut en proie à différents dilemmes moraux qu’il se propose d’appliquer dans son jeu en laissant le choix au joueur de prendre telle ou telle décision. Elles peuvent paraitre banales comme rattraper ou non le chapeau de sa femme, mais aussi très importantes : dois-je entrer dans l’appartement de force ou bien appeler les secours ? Le jeu débute d’ailleurs par un pacte autobiographique avec le joueur. Dans ce jeu, la vraie histoire est présente, mais nous sommes avertis dès le début que les choix ont une incidence sur le déroulé de l’histoire. « Auriez-vous fait les mêmes choix que moi ? » demande-t-il, à chaque fin de chapitre. Le jeu fait un bilan de nos choix : « Vous vous êtes éloignés de mon chemin : 3 choix sur 8 sont identiques aux miens ».

 

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Le jeu permet alors de faire l’exercice des possibles, quelque chose qui a priori s’accorde mal au genre de l’autobiographie, qui va à l’encontre du pacte. Le lecteur ne peut pas contredire Proust ou Rousseau [5], il est obligé de suivre l’histoire, et c’est à lui de faire confiance ou non à l’auteur. Finalement, le jeu touche ici à une autre idée de l’autobiographie, une idée que l’on retrouve dans cette citation d’Anais Nin «Comment puis-je accepter un « moi » défini, limité, alors que je sens en moi toutes les possibilités[6] » . Cet exercice des possibles fait finalement partie intégrante de la création autobiographique et ce qu’applique parfaitement Sébastien Genvo avec Lie In My Heart.

Adeline Maturana


[1] Genre vidéoludique très populaire au Japon, dans lequel le joueur suit une histoire représentée à l’écran seulement par une image et du texte qui défile. Le joueur fait différents choix qui altèrent le cours de l’histoire.

[2] Sébastien Genvo dans un entretien donné au site playtime.blog/lemonde.fr explique : ​“ ​ dans un jeu vidéo, le joueur doit pouvoir faire “l’exercice des possibles”, ce qui s’accorderait mal a priori à une retranscription biographique fidèle d’événements établis” .

[3] Un père raconte les derniers jours de la vie de son bébé atteint d’un cancer, et comment la religion l’a aidé à surmonter ce drame.

[4] Un court jeu d’Anna Anthropy où elle relate son expérience de transition, notamment l’effet qu’à le regard des autres et son traitement hormonal

[5] Respectivement auteurs de La recherche du temps perdu et Les Confessions

[6] Journal rédigé entre 1931 – 1934


Lie in my heart est un jeu développé par Expressive Gamestudio et édité par Cogaming Rising. Le jeu est disponible sur PC</color text> pour 4€99