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Thanos et la question de la crise écologique

Plus nous avançons dans le temps, plus notre conception de la représentation de la catastrophe écologique évolue. Dans Snowpiercer (2013), l’accent est clairement mis sur une apocalypse glaciaire — qui au contraire du Jour d’après de Roland Emmerich est provoquée directement par les hommes de pouvoir, qui ont décidé de lutter contre le réchauffement climatique en refroidissant la planète. Ou même un an avant le début de cette décennie, M. Night Shyamalan réalisait Phénomènes (2009) et offrait une autre vision de la catastrophe, cette fois-ci plus indicible, dont on ignore même les véritables causes. On croit comprendre qu’il s’agit d’un mécanisme de défense de la part des végétaux, sécrétant des désinhibiteurs dans l’air afin que l’homme s’auto-élimine de la surface de la planète. Bien que l’on ignore en fin de compte si les théories proposées au cours du film sont exactes, l’une des dernières séquences nous présente une joute verbale entre un collapsologue qui annonce que la catastrophe passée n’est qu’un avertissement, et un climato-sceptique se moquant de cette l’affirmation avec un argument imparable : « Ce serait arrivé partout, et pas juste aux États-Unis ». En 2017, Donald Trump se fend d’un tweet libérateur pour l’humanité entière en affirmant que le réchauffement climatique n’existe pas car il fait super froid en hiver.

L’élimination progressive de l’espèce humaine, les causes et les conséquences que cette élimination engendre a quelque peu traversé cette décennie. Nous avons pu assister, dans le blockbuster états-unien, à la naissance d’antagonistes ayant pour projet maléfique de décimer une grande partie de la population mondiale afin de réguler son nombre pour aboutir à un monde plus « sain », dépourvu de « personnes néfastes ». C’est le projet commun de Valentine du premier Kingsman et de Thanos, la figure ultime de l’antagoniste dans le Marvel Cinematic Universe. Les méthodes du massacre de masse sont cependant drastiquement opposées : Valentine se place d’emblée dans une posture de démiurge en choisissant qui mérite de survivre. Thanos lui a une position plus complexe et nuancée, malgré son idéologie extrême. Il ne se voit pas comme un dieu exerçant sa propre volonté mais comme une arme répondant aux lois de la nécessité — décimer aléatoirement 50% de la population terrestre (et plus largement universelle dans la diégèse Marvel) est la solution trouvée par Thanos pour endiguer voire éliminer les problèmes d’ordre écologique. Il s’agit de rétablir l’équilibre naturel selon lui. Il est, comme il le dit lui-même, inéluctable. Il est un émissaire de l’apocalypse, autoprogrammé pour mettre à exécution son plan et laisser la vie suivre son cours. Avoir un antagoniste aux motivations écologiques dans un blockbuster qui fait des milliards de dollars de recettes est intéressant, intrigant, et porte obligatoirement à un très grand nombre un discours sur la crise écologique. Mais quel discours ?

C’est uniquement du côté des personnages principaux, les héros, les Avengers, que l’on pourrait trouver une réponse adéquate au néo-malthusianisme fou de Thanos. Le schéma est connu : méthodes criminelles pour une finalité juste, le héros se doit de contrebalancer ce dilemme en proposant une alternative aux méthodes pour atteindre la même fin. Malheureusement, du côté des Avengers, on regrette l’absence de doute existentiel qui les traverse quant à la finalité du plan de Thanos. Le profond rejet des héros quant à la méthode de Thanos réside uniquement dans des impératifs catégoriques — tuer ce n’est pas bien. Certes, mais se focaliser uniquement sur les méthodes en omettant la finalité est une réponse dramatique : Thanos détient le monopole du discours écologique dans les films Avengers. Il soulève le problème des ressources épuisables, la surpopulation (au lieu de la surconsommation certes), de la course au profit égoïste. Jamais on n’observe un intérêt pour ces questions, une once de doute faire vaciller les héros, ni même un coup de génie salvateur du plus grand scientifique moderne Tony Stark qui a résolu le paradoxe du voyage dans le temps durant sa pause-café dans Avengers : Endgame (2019). Pourquoi pas la crise écologique ? Un manque de nuance flagrant de la part des studios Disney qui s’évertue donc à ne jamais laisser concevoir dans ses films un entre-deux salvateur. Étrange et paradoxal pour le studio qui, grâce à Pixar, a donné naissance au très beau Wall-E durant la même décennie. Le public cible est pourtant a priori le même entre les films de super-héros et les films d’animation Pixar : les grands enfants dans des corps d’adulte (et les enfants dans des corps d’enfants également, cela va de soi). On pourrait s’interroger sur l’implication actuelle de Disney dans la direction artistique de Pixar et plus globalement sur sa volonté de proposer un discours écologique, ou plutôt sur sa volonté de l’esquiver.

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La réponse donnée à l’extrémisme de Thanos est donc décevante, dépourvue de nuance, et même dramatique : La seule alternative opposée à Thanos n’est rien d’autre que la même réponse à tous les autres problèmes qu’ont rencontrés les Avengers : vaincre le méchant, et préserver ce qui existe déjà. Et si l’on conçoit Thanos comme une expérience de pensée, la réponse philosophique qu’apportent les Avengers est assez désespérante et constitue exactement le même schéma de film que n’importe quel autre film de super-héros Marvel de la décennie. Thanos s’adjuge aussi la plus belle scène de Infinity War, celle où il contemple son oeuvre, en ermite, dans un espace où la nature prédomine. Thanos est retiré dans son lieu idéal (idéalisé ?) après tous les efforts et les sacrifices qu’il a fourni. Une belle fin si on la considère comme une sanction face au manque de conscience écologique qui régissent les personnages, plus occupés à vouloir détruire des pierres d’infinité que de produire un discours alternatif à la démesure du projet cataclysmique que présente l’antagoniste dans les deux derniers films Avengers. Cependant Avengers : Endgame fait retomber sur ses pattes l’héroïsme sensationnaliste à la sauce MCU et peine de nouveau à produire un quelconque discours écologique après avoir résolu le problème que représentait la perte de 50% des habitants de la planète. La principale chose qui a changé dans l’ère post-Thanos, c’est que Tony Stark n’est plus. Bien que traiter de l’héritage Stark s’avère intéressant, on peut d’ores et déjà regretter que les problèmes d’ordre écologiques soient si rapidement passés sous silence après le massacre de Thanos.

Au-delà de la simplicité d’esprit mue par une paresse esthétique et une idée toute particulière du sensationnalisme, ce qui surgit implacablement à la fin de Avengers : Infinity War est l’aboutissement du plan de Thanos — soit, la solution (selon lui) à la crise écologique, manifestée à l’écran par une autre catastrophe de grande ampleur, celle de faire mourir des personnages principaux ou des proches de ceux-là. Ils sont les seules victimes montrées. C’est en effet comme cela que le film représente la perte colossale de la moitié des êtres humains de la planète, reléguant le peuple, l’intégralité des personnes non super-héroïques à une perte invisible, abstraite — tout au long des films Marvel de la décennie, le peuple n’est représenté qu’en arrière-plan, dans des situations de détresse. Il est assez terrible d’observer que dans Avengers : Infinity War, on montre le peuple dans l’unique but de le faire disparaître — et ce, en arrière-plan, durant une poignée de seconde.

Face à la crise écologique que nous traversons, il y a un sentiment d’impuissance collectif face aux puissants qui peinent à empêcher, même à contenir l’état de plus en plus catastrophique de la planète et du vivant. Quand la saga la plus plébiscitée de la décennie s’empare du sujet on peut se réjouir des débats enflammés qui circulent sur les réseaux sociaux : « Thanos a-t-il raison ? », ou des vidéos YouTube dont le titre est le même, mais écrit tout en majuscule. Une réponse (trop) pragmatique serait celle apportée par le billet de blog de Thibault Laconde paru sur Usbek & Rica, intitulé sobrement : « Pourquoi le demi-génocide de Thanos ne servirait à rien ? [1] » . Selon la logique de Thanos, et pour que son plan fonctionne, il aurait fallu éliminer bien plus que 50% de la population mondiale afin d’endiguer la crise écologique et particulièrement le problème de la surconsommation. On pourrait aussi répondre à ses débats que peu importe la bonne volonté du personnage, il reste un génocidaire monstrueux et qu’on tolère plus aisément ce genre d’idées dans l’optique d’une fiction que dans notre réalité — reste encore que si le peuple disparaît dans le MCU, les discours politiques eux aussi.

Pire, on pourrait aisément interpréter Thanos comme une figure biaisée du militant écologiste biaisé vu par le climato-sceptisme bourgeois qui pense que sauver la planète est d’abord une restriction massive de nos libertés. Il y a un fort sentiment d’inquiétude quant à la vision politique au sein des films Marvel Cinematic Universe, surtout lorsque l’on sait aujourd’hui que l’industrie du blockbuster est l’une des plus polluantes au monde. Face à l’urgence combinée à l’impuissance, nous nous réfèrerons peut-être à une phrase de Thanos pour décrire l’état passé de notre planète : « It was. And it was beautiful ».

– Roméo Calenda


[1] http://usbeketrica.com/article/pourquoi-le-demi-genocide-de-thanos-ne-servirait-a-rien


Cet article a été publié dans le cadre de la troisième revue papier d’Amorces, qui avait pour thème « Retour sur la décennie 2010-2019 ». À cette occasion, une liste de 10 films a été transmise par les auteur.es. Voici donc celle de Roméo :

Twin Peaks : The Return de David Lynch (2017)
Yourself And Yours de Hong Sang-Soo (2017)
Gone Girl de David Fincher (2014)
Ultra Pulpe de Bertrand Mandico (2018)
Cartel de Ridley Scott (2013)
Outrage de Takeshi Kitano (2010)
Comment savoir de James L. Brooks (2010)
The Strangers de Na Hong-Jin (2016)
Mad Max : Fury Road de George Miller (2015)
Sayonara de Kōji Fukada (2017)