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Orwell sur le rivage, sur Entre deux rives de Kim Ki-Duk

Le filet d’un modeste pêcheur nord-coréen se prend dans le moteur de son canot. Il se retrouve alors de l’autre côté du rivage, en Corée du sud, devenant ainsi captif d’un destin, forcé à prendre une voie sans échappatoire.

Très vite, Nam Chul-woo (Ryoo Seung-bum) se voit pris entre deux forces ennemies, la Corée du Nord et du Sud. Les huit premières minutes d’Entre Deux Rives sont un enchaînement d’actions : le film s’ouvre sur la famille de Nam Chul-woo au matin, le départ solitaire vers le lac, le contrôle de routine auprès des autorités puis brusquement l’incident du filet pris dans les hélices. Le temps se précipite et donne une impression d’agitation ou d’un mouvement qui vient littéralement basculer la vie du héros. Au bout de ces huit minutes, Nam Chul-woo se retrouve sous les yeux des militaires sud-coréens les mains en l’air, apeuré de son sort. Sur la route en direction de Séoul, capitale de la Corée du Sud, Nam Chul-Woo ferme les yeux afin de ne rien voir avant son retour en Corée du Nord sous peine d’être interrogé par la sécurité de l’État. Ce regard fermé devient une position de force pour le héros et détermine son rejet pour le Sud. Cette fidélité acharnée qui lui permet de revenir en sécurité auprès de sa famille, devient l’objectif du personnage.

Le cinéaste sud-coréen Kim Ki-duk représente une péninsule qui se balance, grimaçant entre les mains de deux autorités (courants, mouvements idéologiques et politiques) en dispute depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale : la Corée du sud et le nord. En 1945, le Sud est sous l’influence américaine et le Nord à l’URSS. Tandis que le communisme perdure dans le nord, le sud se bat pour obtenir une démocratie légitime jusqu’en 1997 à l’arrivée de Kim Dae-Jung au pouvoir. En 2011, le début de la décennie en Corée du Nord se retrouve marqué par le passage de pouvoir de Kim Jong-Il à son fils Kim Jong-Un, le nouveau dirigeant suprême de la république populaire de Corée. Un an plus tard, Park Geun-hye est élue présidente de la Corée du Sud, alors qu’elle dirigeait le Grand Parti National (GPN), le plus grand parti politique conservateur de Corée. Deux fortes personnalités se retrouvent alors à la tête de la péninsule. Tandis que Kim Jong-Un proclame des menaces de guerre aux États-Unis, le Japon et la Corée du Sud, Park Geun-hye de son côté créait une alliance avec Barack Obama, président des États-Unis afin d’anticiper une susceptible attaque de son voisin.

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Nam Chul-woo devient le bouc-émissaire des deux camps. Le nord et le sud s’acharnent auprès du modeste pêcheur en le soupçonnant d’être un espion et essaient de lui soutirer des renseignements sur le camp d’en face : « Trouve quelque chose à reprocher à la Corée du Sud » dit l’un des inquisiteurs nord-coréens. Une course au mérite se joue alors entre les deux. Le cinéaste Kim Ki-Duk illustre objectivement deux systèmes qui s’opposent. L’environnement est un premier témoin : très rural et pauvre au nord et plus urbain et riche au sud. Séoul est dépeinte avec des néons publicitaires et de l’animation incessante. Tandis qu’au nord, le village de Nam Chul-woo paraît plus austère, froid et quasi sans âme, exceptée une présence militaire inquiétante rappelant le règne militaire et la devise « military first » [1] . Fidèle à sa patrie, Nam Chul-woo affiche un regard naïf et une totale transparence sur cette dualité pour prouver son innocence. Il positionne ainsi son regard et sa capacité de jugement par rapport à ses propres perceptions, en l’occurrence celle que la Corée du Nord donne à voir.

Cette influence de l’environnement devient un outil pour les deux États. Elle permet de manipuler le regard de Nam Chul-woo. A travers la photo de famille du héros, le film montre un souvenir du Nord : objet favorisé pour évoquer les motivations de Nam Chul-woo. La présence de cette photo, objet sentimental et représentatif de la sensibilité du héros, creuse les écarts entre les deux Etats, le Sud apparaissant pour ce dernier comme totalement étranger et hostile. Le pays tente de façonner une image idéaliste du pays pour convaincre Nam Chul-woo de rester sur le territoire. Son garde du corps Oh Jin-woo (Lee Won-geun) est alors chargé de l’emmener au centre de Séoul, pour l’inciter de force à se laisser tenter. Nam Chul-woo se retrouve abandonné en pleine rue au milieu de la foule et se fait brusquement pousser par un complice de l’État. Désarmé, le héros tombe au sol en ouvrant les yeux. Il découvre, désemparé, un monde à part : celui du capitalisme.

Ce contrôle obsessionnel du regard fait échos au montage du film, dans l’utilisation des plans. Le cinéaste Kim Ki-Duk réutilise ses propres images tournées pour les médiatiser au sein du récit. Les télévisions présentent dans le film projettent des images, déjà aperçues par le spectateur, à destination de personnages fictifs. Le cinéaste utilise ainsi son propre film comme un outil de témoignage, de film quasi didactique. Lors de la séquence précédemment citée, le spectateur peut reconnaître des conditions de tournage similaires à ceux d’un reportage télévisuel : les tremblements d’une caméra portée à l’épaule, les regards caméra des passants autour de Nam Chul-woo. Lors de cette séquence, la surveillance est omniprésente. Plusieurs hommes, caméra à la main, captent chaque geste du héros. Cette vision renforcée provoque un sentiment de confusion qui n’échappe pas à Nam Chul-woo, qui soudainement s’échappe, fuit pour se perdre et découvrir des réalités jusqu’ici masquées : prostitution et misère.

L’incarcération de Nam Chul-woo au Sud puis au Nord, le rend malencontreusement en position de pion pour les deux camps. A travers le héros se joue un dialogue agressif et menaçant entre personnages aux plus hauts rangs. Par exemple, lors de la séquence où les deux chefs qui subornent l’inquisiteur décident de la libération de Nam Chul-woo au Sud : les deux hommes se trouvent dans un bureau aux aspects superficiels, avec une plante verte positionné dans un coin du cadre pour simple décoration. Ils apparaissent en costume noir et stricte, dans un champ contre champ qui les isole sur un fond blanc. Le portrait de l’administration renvoie un côté déshumanisé, mettant ainsi le destin d’un homme sur un échiquier.

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Par son empathie, Nam Chul-woo se détache de toute la violence qui régit autour de lui. Par exemple, en se liant d’amitié avec le jeune garde du corps Oh Jin-woo, un sentiment fort d’humanisme communique entre les deux personnages. Un dialogue qui repose sur de la confiance et de la confidence, au centre de la méfiance et de l’oeil sournois de l’inquisiteur (Young-Min Kim).

Fou de vengeance, ce dernier est traumatisé par les conséquences d’une guerre dont il n’en voit pas le bout. L’inquisiteur tente par tous les moyens de prouver que Nam Chul-woo est un espion. Démasqué par son chef pour fausses preuves, il hurle dans un élan de folie, un hymne patriotique enroué. L’obsession et la paranoïa nourrit par la haine mutuelle de la Corée du nord et du sud positionnent les personnages en martyrs.
La tragédie devient donc imminente sous cette couleur bleu incessante, cette froideur qui filtre le cadre de Kim Ki-Duk. De retour en Corée du Nord, les autorités retire le permis de pêche à Nam Chul-woo et lui interdit de remonter dans son canot. La pêche étant sa seule source de nourriture pour sa famille, Nam Chul-woo défie les autorités et embarque dans son canot. Le personnage meurt brusquement sous les balles des militaires qui le vise depuis la terre ferme. Par un plan large, Kim Ki-Duk laisse apercevoir un canot à la dérive, abandonné sur une mer sans aucune frontière dessinée. Cette image à la fois triste et poétique se ferme sur un fond noir puis rouvre : la femme de Nam Chul-Woo est en larme près de sa fille, jouant avec la peluche que Oh Jin-Woo a donné à son père. La jeune fille se lève et récupère une vieille peluche. S’ensuit un gros plan sur son visage souriant et un regard vers la caméra, tout en serrant la peluche dans ses bras. Cette image donne une impression d’espoir, une tentative de réunification fictive, à travers ce calme ambiant qui épouse le sourire d’une nouvelle génération.

– Cloé Berton


[1] La devise « military first » ou la « Politique de Songun » a été instaurée par le dirigeant nord-coréen Kim Jong-Il en 1998. Cette politique est un prolongement du « Juche » sous Kim Il-Sung, prônant ainsi l’indépendance politique, mais surtout l’autonomie économique et militaire du pays. Elle donne une position privilégiée à l’investissement et l’avancé des forces armées. En 2013, la politique du « Byongjin » succède à cette devise pour développer l’économie au même temps que l’arme nucléaire.


Cet article a été publié dans le cadre de la troisième revue papier d’Amorces, qui avait pour thème « Retour sur la décennie 2010-2019 ».