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The Truth has no temperature, sur Cartel, Ridley Scott

Une moto verte traverse à toute allure l’immensité du désert, au loin dans une chambre à coucher un couple se réveille sous des draps blancs. Ils procèdent ensuite à du « sex-talk » et font l’amour, en prenant autant de plaisir par le verbe que par le contact physique, le langage cru employé ayant un effet libérateur sur le personnage prude joué par Penelope Cruz. Si la scène est assez amusante par sa dimension libidineuse et sa représentation de la vulgarité comme vecteur d’orgasme, elle est cependant marquée par le sentiment d’un mauvais présage. Les corps sont recouverts de draps blancs, qui sont aussi bien un cocon qu’un rappel à leur devenir cadavre. Il y a également cette moto dans le fond du plan, qui servira de McGuffin à l’intrigue, et qui vient troubler, par le son, la tranquillité de cette chambre, rappelant une nouvelle fois que le cocon menace d’être percé.

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C’est de cette façon que s’ouvre The Counselor (Ridley Scott), le récit qui suit peut-être résumé par : un riche avocat baigne dans des affaires louches avec les cartels, un jour une cargaison est volée, puis assez rapidement tout ceux impliqués se prennent de violents retours de bâtons, mettant fin à leurs vies à leurs illusions. Ce programme, annoncé dès les premières minutes, est déroulé avec minutie de façon mécanique et sans suspense. C’est d’ailleurs une des choses qui frappe le plus une fois le générique de fin arrivé, tout ce qui vient de se passer devant nos yeux était terriblement prévisible, déplaçant le film plutôt du côté de la tragédie que vers le thriller ou le drame. Cela est en grande partie due au scénario très (trop ?) écrit de Cormac McCarthy, rempli de d’annonces en tout genre, souvent dites de la bouche des personnages eux-mêmes. La plume de McCarthy, quelque part entre du Tarantino en plus sérieux, et du Bergman en relativement moins fin, aurait eu vite fait de tuer un film dans l’œuf, de le transformer en un objet froid et pompeux. D’autant plus que Ridley Scott, pas réellement dans la forme de sa vie depuis American Gangster , avec la distance qui caractérise son style froid, jamais très loin du glacis, aurais très bien pu en faire un film dévitalisé et dénué d’affect.

Ne nous mentons pas, dévitalisé, le film l’est assez nettement, pas au sens d’un film inerte, plutôt comme une dent qui, si elle n’affiche plus de caries, ne dégage vraiment la santé. Il y a effectivement quelque chose qui ne va pas dans The Counselor , pas de complot à découvrir ou de cadavre à exhumer, plutôt une illusion qui ne prend plus. Les très belles images de Ridley Scott, jamais très loin du clinquant propre à sa profession de publicitaire, ont ceci d’intéressant que le numérique qu’il utilise depuis Prometheus est très précis, un peu trop même : tout se voit, la netteté et l’absence de flou empêche le film d’être joli. Comme le dit Reiner, le personnage de gangster excentrique et truculent, joué par un Javier Bardem tout en chemises et coupes de cheveux improbables : « It’s too gynecological to be sexy ».

Quant à la question des affects, c’est un sujet épineux depuis les débuts de la carrière de Scott, cinéaste à la filmographie remplie d’œuvres belles et tristes ( Blade Runner, Thelma et Louise, Gladiator , etc.), pourtant tout sauf un sentimentaliste et dont le principal défaut est de ne pas parvenir à créer de l’intime. Il est communément admis que s’il est un virtuose de l’image et des textures, il est davantage besogneux lorsqu’il s’agit de donner de la chair à ses personnages. Chose d’autant plus visible dans des récits contemporains à la réalisation de ses films. Non pas que le contemporain ne l’intéresse pas, c’est surtout qu’il semble ne pas y comprendre grand-chose et être en décalage avec lui. Il n’y a qu’à voir ses films réussis de ce pan de sa filmographie et leurs protagonistes : Hannibal (un tueur cannibale, esthète et romantique) Matchstick Men (un arnaqueur roi de l’imitation, complètement hypocondriaque et bourré de TOC) et Thelma & Louise (deux femmes au foyer qui refuse la vie qui leur est imposée). Ce décalage avec le monde contemporain trouve dans The Counselor un terreau parfait où s’exprimer. En résulte un film remarquablement étrange, assez proche d’un certain cinéma moderne (Kubrick, Bergman, le Boorman de Point Blank ) inquiet, froid, tragique, mélancolique, mais pas franchement émouvant.

Le film est scindé en deux récits distincts et étanches pendant sa première moitié. Il est assez clair qu’au départ ils n’appartiennent pas au même monde. Le début est ainsi dédié aux personnages riches : il se déroule quasi-exclusivement dans des salons, les scènes sont de longues discussions à sujets divers (anecdotes sexuelles, les femmes, la violence des cartels, les diamants etc.), les personnages (le conseiller, le gangster, l’intermédiaire, la femme fatale, la fiancée pure) sont tous joués par les stars du film et tout ce petit monde baigne dans l’argent et la vulgarité. L’autre récit est donc dédié aux « pauvres », aux rouages de la machine des cartels, aux hommes de mains, que l’on suit durant de courtes scènes mener d’un point A à un point B leur camion rempli de drogues, quasi mutiques et interchangeables, plus proches de l’automate que de l’humain.

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Les premiers sont caractérisés par leurs pensées, leur parole, les seconds par ce qu’ils font, leur individualité presque effacée. Dans un premier temps le pouvoir est clairement du côté des riches, ce pouvoir se manifeste par plusieurs choses. La plus évidente est le verbe, les personnages ne font pour ainsi rien d’autres que de parler, il ne leur suffit presque que d’une phrase et d’un raccord pour faire se produire des choses (ouverture d’un club, libération de prison). Cela atteint presque le surnaturel, lorsque Malkina (Diaz) la femme fatale du film, d’une phrase fait se couvrir le ciel. Le pouvoir de la parole des hommes est évidemment intrinsèquement lié à celui de l’argent et au statut qui va avec. Autre élément notable, contrairement aux camionneurs, lorsque ces personnages se déplacent, et ils se déplacent beaucoup, on ne voit jamais leurs trajets, ils ne sont pas très loin de la téléportation. L’évolution que leur fait subir le film est de les mettre dans un état d’impuissance face au réel, au poids des choses.

En effet, progressivement la violence commence à apparaître dans un effet domino (un coursier est libéré de prison), qui va crescendo (il est décapité) jusqu’à atteindre des proportions incontrôlables pour les personnages (kidnapping de la fiancée, meurtres de Reiner et de l’intermédiaire Westray). Et la décontraction qui caractérisait ce milieu de riche commence quant à elle à contaminer le trajet du camion, qui après une fusillade sèche et brutale, prend un rythme de croisière, avec arrêts au stand à la cool et discussion humoristique à l’arrivée. Et c’est précisément se déplacer qui devient un véritable film d’horreur pour les personnages principaux. A l’instar du Loup de Wall Street , sorti la même année, leur incapacité à se déplacer d’un point A à un point B causera leur perte (poursuites en voitures et meurtre pour Reiner, kidnapping à aéroport pour la fiancée et meurtre en pleine rue dans un remake de pub Armani pour Brad Pitt).
La déchéance la plus violente est pour le conseiller, car de tous les personnages c’est malheureusement à lui que l’on va chercher à enseigner une leçon. Tout d’abord l’avocat voit sa qualité première, à savoir plaider, être décrétée comme inutile puisque que personne n’écoutera ce qu’il a à dire. C’est dans une admirable scène de conversation téléphonique avec un représentant des cartels que le film change de dimension, mélange entre la scène du billard d’ Eyes Wide Shut et la veine apocalyptique du cinéma de Bergman, en confrontant le personnage avec la terrible absence de choses auxquelles se raccrocher, caractéristique d’une conversation téléphonique. C’est à coup de longues tirades sur la vie, la mort, la poésie, la fin de son petit monde et des conséquences de ses choix, que le conseiller est brisé : lorsque son interlocuteur lui dit que le deuil transcende la valeur de toute chose, mais on ne peut rien acheter avec. La conversation s’achève sur une réplique aussi drôle que glaçante : « j’ai d’autres personnes à appeler, mais avant je ferais bien une petite sieste ».

S’ensuit alors une déambulation en ville où le personnage erre dans l’enfer de ceux restés en vie. C’est ici que le peuple fait son unique apparition, lors d’une séquence de manifestation pour les filles kidnappées par le cartel pour figurer dans des snuff-movies. Snuff movie qu’il finira par recevoir comme une mauvaise blague. C’est d’ailleurs un peu ce qu’est le film : la leçon de morale sur le capitalisme étant assénée par le chef de l’organisation opaque qui pousse les gens à faire des erreurs qu’ils puniront ensuite. The Counselor n’est pas tant un film sur les cartels qu’un film sur l’apocalypse, en témoigne toutes ces visions sublimes d’une grande violence qui traversent le film (une déchetterie remplie de cadavres, des panthères sortant d’un 4×4 marchant sur un cadavre etc.). Le nihilisme du film étant assez radical, le seul personnage à s’en sortir est Malkina, qui est celle à avoir un peu manigancé, elle est d’ailleurs la seule à partager le cadre avec les hommes de main. Reiner la compare à la mort elle-même : elle sait tout, elle tient presque de la sorcière. Et lorsqu’elle dit à son banquier à la fin de partir et que ce dernier se plaint d’en avoir trop entendu, elle se tait et sourit, affirmant qu’elle ne dira plus rien. Elle est le vrai « conseiller » du film, mais personnes n’écoute, les hommes surtout, rattrapés par leurs mensonges, leurs bêtises et leur lâcheté.

The Counselor, n’est pas un film très aimable, pas forcément le plus fin, il est néanmoins rempli d’incroyables séquences. Ridley Scott faisant passer un récit criminel assez classique dans une dimension quasi mythologique. Il parvient également à dépasser ses scories verbeuses et son petit côté donneur de leçon, en s’abandonnant à un pessimisme et à un nihilisme d’une radicalité peu commune dans le cinéma américain contemporain.

– Quentin Fremann


Cet article a été publié dans le cadre de la troisième revue papier d’Amorces, qui avait pour thème « Retour sur la décennie 2010-2019 ». À cette occasion, une liste de 10 films a été transmise par les auteur.es.Voici donc celle de Quentin :

Léviathan de Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel (2013)
Cartel de Ridley Scott (2013)
Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow (2012)
Elle de Paul Verhoven (2016)
Cemetery of Splendour de Apichatpong Weerasethakul (2015)
Twin Peaks : The Return de David Lynch (2017)
Spring Breakers d’Harmony Korine (2013)
Gone Girl de David Fincher (2014)
Knight of cups de Terrence Malick (2015)
No Home Movie de Chantal Akerman (2016)