Accéder au contenu principal

Du réel à l’ordinaire, sur Matthew Porterfield

Il y a quelques temps, voici donc que m’est revenu ce nom. Matthew Porterfield. On pourra lire parfois sous une plume étourdie «Poterfield» ou bien «Porter-field», mais c’est bien sous une contraction presque amicale que la plupart l’appelle «Matt Porterfield».

Relégué dans un micro-paragraphe, un minuscule billet pourtant bien existant d’un numéro des Cahiers du cinéma s’intitulant « Un autre cinéma américain », Porterfield est loin d’être inactif. Bien qu’en dehors des circuits hollywoodiens, il est en effet, à ce jour, l’auteur de cinq films (quatre longs-métrages et un court-métrage) et tournera son prochain film en France.

I started out in search of ordinary things.
How much of a tree bends in the wind?
I started telling the story without knowing the end.
I used to be darker, then I got lighter, then I got dark again.

Il m’est difficile d’aborder la filmographie[1] de Matt Porterfield par mes propres mots. Seuls les premiers vers de « Jim Cain », écrits et interprétés par Bill Callahan me permettent de l’approcher le plus sincèrement possible, tant en quelques phrases et sons, ils suffisent à décrire l’énergie commune de ses films : une voix attachante, une mélodie sobre et douce à l’arrière-pensée indécise, des paroles entrelaçant nostalgie et mélancolie. Rien d’inopiné dans ce choix puisque l’attache personnelle du cinéaste à ce poème musical donne le titre de l’un de ses films, I used to be darker (2013).

CARTE INTERACTIVE : BALTIMORE EN TOUT LIEU

Capture d’écran (26)Aussi disparate soit-elle, l’œuvre de Matt Porterfield s’attèle de toute évidence à rendre hommage à la ville qui l’a vu naître. Ce n’est pas un hasard si trois de ses films revêtent le nom de ses quartiers : Hamilton (2006), Putty Hill (2010) et Sollers Point (2013). Trois lieux, un même endroit.

Un retour permanent comme ressassement obsessionnel où ressasser ne signifie en rien se répéter. Porterfield en effet, prend soin d’éviter une inertie cinématographique en renouvelant constamment la manière d’être et le devenir de son lieu d’origine – parce que le temps passe et que les choses se transforment. Sa filmographie, à l’exception de son court-métrage Take what you can carry (2014) qui se déroule à Berlin, pourrait en quelque sorte s’apparenter à une carte évolutive, une topographie en mouvement (l’essence du cinéma ?) de sa ville natale : « J’aime travailler avec une carte et avoir des fondations, une structure définie[2]». De micros-détails dispersés en tout point, des personnages piégés par une frontière invisible, des habitations parfois fragiles à celles résidentielles, des piscines rondes ou bien rectangles. Ici nous apparaît Baltimore.

Mais ce n’est ni la ville décrit par John Waters, ni complètement celle de The Wire . Si aucune ironie n’est présente, Porterfield ne tend pas non plus à décrire un lieu d’extrême violence comme a pu le réaliser David Simon dans sa série. La violence existe bel et bien, inhérente à la précarité de vie des personnages et à leur condition sociale – mais elle est sans cesse traitée avec pudeur et justesse. Face à nous, un Baltimore fugace, sujet aux métamorphoses, là où les carcasses d’un passé industriel et la ségrégation demeurent au sein d’un milieu semi-fantôme. Porterfield connaît parfaitement son terrain de jeu et chaque film laisse dessiner une nouvelle strate (géographique et sociale). La violence qu’il dévoile, aussi subtile soit-elle, prend la forme d’une colère plus que des coups de feu, de silences plus que cris et d’incertitudes (voire de frustrations) plus que d’échecs.

TROUBLE DU RÉEL

Mais ce qui rend si singulier les films de Porterfield, c’est l’emploi d’une apparente banalité en vue d’esquisser une réalité plus dense et complexe. Plus par affection que par peur de quitter un lieu commun, le cinéaste tend à nous introduire des héros ordinaires. De jeunes adultes devenus parents par accident ( Hamilton ), la mort d’un frère pour l’un, d’un ami pour d’autres ( Putty Hill ), la séparation d’un couple et des adolescentes en cavale ( I used to be darker ) ou encore, le retour d’un jeune homme dans son quartier à la suite d’un séjour en prison ( Sollers Point ).

« J’espère donner ainsi une vision fondée, vivante et conforme du monde que je décris. J’encourage les spectateurs à s’engager en retour de façon active dans cette description, comme ils s’engageraient dans la vie[3].» explique Matt Porterfield. Dépeignant ces fresques vivantes, il ne cesse de déjouer les limites du réel, du documentaire et de la fiction. Un naturalisme et une vérité débordante, quand bien même il s’agit de pure fiction / création.

Son premier long-métrage Hamilton (2006), un essai cinématographique aux allures parfois expérimentales, révélait déjà le désir de semer un «trouble du réel». Un film quasi muet, sans vouloir cependant signifier silencieux : le bruit d’un BMX sur le goudron usé, celui des cigales dans la chaleur de l’été ou encore la monotonie d’une tondeuse. Porterfield démontre dès ses débuts qu’il sait filmer, manier avec aisance la « vie » dont l’ennui et la simplicité des choses font parties : “Every morning when I wake up, I think of coming out to this garden, and even on the days when it just isn’t a good day to wake for some reason, maybe I’m worried or upset, I know if I get to my garden, I’m going to have a happy time in my garden, ‘cause, there so much to see” raconte une grand-mère à son petit-fils tout en cueillant un bouquet de fleurs.

Cependant, c’est par le remarqué Putty Hill (2010) que Porterfield s’impose comme un cinéaste à suivre. Le scénario du film ne fait que cinq pages, les acteurs sont non-professionnels et l’histoire va au plus simple : un quartier se voit réunit pour les funérailles de Cory, un jeune homme décédé suite à une overdose. Mais le contexte n’est qu’un simple prétexte – au mieux une métaphore, pour s’introduire au cœur des personnes qu’il rencontre, celles réelles. C’est bien en elles qu’il puise la force de son récit car le vécu, le langage, le temps et les lieux préexistent au film. Un pari osé construit d’interviews successifs de proches ou de simples connaissances du défunt. Et alors que le film risquait une platitude artificielle, il en résulte une immense peinture, riche de multiples reliefs. La volonté apparente de réaliser un portrait unique par la réunion de témoignages s’inverse en une sorte de paysage choral, d’abord des personnages interrogés mais également d’une ville sinon d’un pays – à la dérive.

Plans fixes ou discrètement portés, conduis parfois par de lents panoramiques, le cinéaste s’efface au profit de ce(ux) qu’il filme avec tendresse, et traduit par cette mise-en-scène hybride et épurée – lui qui se revendique d’influence Bressonienne – un regard profondément anthropologique, sans jugement moral. Le récit sert simplement de toile de fond aux authentiques relations humaines qu’il expose aux spectateurs et les descriptions brutes, sans fioritures, permettent aux images de s’éterniser le temps seulement d’atteindre une forme de vérité. Car chez Porterfield, durer, c’est exister.

AUX ENVIRONS LA ROUTE : CHRONIQUE D’UN DÉPART SUSPENDU

L’obsession du lieu révèle, de manière plus ou moins consciente, une impasse ou plutôt, un cercle vicieux. L’image du rêve américain renvoyé aux spectateurs, de Diane Arbus à Mary Ellen Mark, apparaît transi, paralysé dans l’imaginaire et l’espoir d’une jeunesse paumée (oubliée ?). Dans Sollers Point (2017), Keith, interprété par un magnétique McCaul Lombardi (vu dans American Honey d’Andréa Arnold) vient de se faire retirer son bracelet électronique après avoir été assigné un an à résidence. Archétype des hommes de sa ville, son personnage ne cesse d’interroger la notion d’être libre, la disparition d’un droit en théorie pourtant inaliénable.

A l’image paradoxale d’un bus abandonné dans I used to be darker , la chaîne a beau n’être plus scellée, la réalité s’annonce tout autre et la tragédie semble presque inévitable. Retrouvant par « hasard » des ex-compagnons taulards, Keith comprend qu’il n’obtiendra pas sa liberté si facilement : « Keith incarne les droits que la classe moyenne a perdu avec Trump[4]» confie le cinéaste.

Porterfield ne cesse d’emprunter le point de vue de celui qui s’en va – ou à l’espoir de – et plonge littéralement ses personnages dans des eaux troubles (celles des piscines). Pour autant, il ne se prive pas d’un possible futur optimiste, et là où le réel cloisonne, le cinéma délivre. Plans larges à l’honneur, photographies ( I used to be darker, Hamilton, Take what you can carry ), théâtre ou encore étrange incursion du geste dansé, l’artifice laissent espérer de nouveaux horizons : « j’ai tendance à laisser la scène se dérouler dans le plan master, donc j’ai un cadre fixe généralement en plan large. Je fais attention à la composition et je laisse suffisamment de place aux acteurs pour se déplacer[5]». Si cette fois l’incandescence d’adolescentes en fuite (d’abord Taryn puis Abby) s’interrompt conjointement au délitement d’un couple ( I used to be darker ), si la solitude s’empare de ces héros ordinaires, le son des cordes folks persiste, signe que la route n’est jamais loin.

– Amaïllia Bordet


[1] Il réalise également clips (« Enemy Outta Me » de Dope Body, un groupe de Baltimore), installations vidéo ( Days are golden afterparty ) et courts-métrages ( Coney Island ).

[2] CRYPTKEEPER, Cryptkeeper 59 Matt Porterfield [vidéo en ligne]. Youtube, 1 janvier 2014 : www.youtube.com/watch?v=lC8kjlLgKxY

[3] BURDEAU Emmanuel, De « Hamilton » à « I used to be darker », Matt Porterfield par lui-même, Médiapart, 26 décembre 2013

[4] CRYPTKEEPER, Cryptkeeper 126 Matt Porterfield [vidéo en ligne]. Youtube, 28 août 2018 : www.youtube.com/watch?v=uibJ2Rmynns

[5] Op. cit. p. 2


Cet article a été publié dans le cadre de la troisième revue papier d’Amorces, qui avait pour thème « Retour sur la décennie 2010-2019 ». À cette occasion, une liste de 10 films a été transmise par les auteur.es.Voici donc celle d’Amaïllia :

La Dernière piste de Kelly Reichardt (2011)
Frances Ha de Noah Baumbach (2012)
Her de Spike Jonze (2013)
No home movie de Chantal Akerman (2015)
The Lost City of Z de James Gray (2016)
Contes de Juillet de Guillaume Brac (2017)
Phantom Thread de Paul Thomas Anderson (2017)
Asako I et II de Ryûsuke Hamaguchi (2018)
Heureux comme Lazzaro de Alice Rorhwacher (2018)
Genèse de Philippe Lesage (2018)

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s