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Entre la mer et l’Enfer

Après le surprenant The Witch, Robert Eggers revient cette année avec son second long-métrage présenté en mai dernier à la Quinzaine des réalisateurs. Film attendu, témoignant d’une maîtrise et d’un geste fort, le jeune cinéaste s’illustre un peu plus encore comme une figure prometteuse du cinéma de genre contemporain.

Cannes inrocks

Le souffle des Dieux

Le sifflement aigu du vent, le gémissement criard des vagues agitées et la pesanteur des nuages ouvrent The Lighthouse, augure physique et organique où le cosmos usera sans entrave de ses pouvoirs. Une sirène, qu’on associera pour se rassurer à celle d’un navire, retentit à une distance qui nous semble à la fois proche et lointaine, allusion à cette présence absente sinon fantomatique des âmes errantes de marins à jamais perdus. Et l’invocation des plus grandes légendes marines apparaît alors comme inévitable, du Kraken à Poséidon en passant même par Moby Dick.

Dès lors, l’oppressant format carré, le fabuleux 35 mm et le grain vaporeux d’un majestueux noir et blanc laissent apparaître cet immense phare et nous emportent autant qu’ils nous enferment dans une temporalité multiple : d’abord celle dans laquelle se déroule l’histoire, à la fin du XIXe siècle mais aussi celle des films des années 20 où les ombres expressionnistes menacent et dominent.

On assiste bel et bien à un retour en arrière à l’image de ces travellings qui refusent d’avancer et du sur-place illusoire des mouettes dont le meurtre présagerait un malheur inévitable. Superstition répétée avec ténacité par l’intraitable gardien, ancien marin grincheux à la jambe boiteuse : ”un sale temps s’profile” marmonnera-t-il. Méconnaissable derrière ce bachi et cette barbe grisonnante, le vieil homme incarné par Willem Dafoe, revient chaque année pour quatre interminables semaines, sur ce rocher volcanique digne d’une porte des Enfers. Il est accompagné cette fois-ci d’un jeune assistant (Robert Pattinson), personnage las dont la simple nécessité pécuniaire justifie la venue insensée. L’ennui des forêts immenses [1] laissent désormais place à la mer colérique et visqueuse de la Nouvelle-Écosse. Mais qu’importe le prix, quel être humain lucide daignerait s’aventurer sur cette terre sinueuse et sans horizon où le moindre pas est susceptible, au mieux d’une chute, au pire, d’une mort ? Robert Eggers ne ménage en rien ses personnages. Le bavardage et la franchise de l’un doivent faire face au mutisme et délitement de l’autre, avant de transformer cet embarrassant monologue en une poétique logorrhée de copinages hypocrites – probablement pour éviter de succomber à l’angoisse.

Lutte des corps, combat pour la lumière

« C’est moi qui m’occupe de la lumière » astreint le capitaine du haut de sa tour, délaissant son apprenti dans les sous-sols charbonneux d’un mécanisme aliénant, étrange combat pour cette lueur aveuglante chargée d’illusions. Qu’y-a-t-il vraiment au sommet de cet immense phare, copie conforme à ceux d’époque, dont l’accès tant rêvé par Pattinson, se voit sans relâche refusé par son tenancier ?

Le suspense dure et la suspension du temps détruit tout espoir. Pattinson semble dès lors, condamné : contre-plongées voyeuristes, mouvements répétitifs et bruits assourdissants génèrent l’incursion de l’irréel et d’hallucinations où les deux finissent par se confondre. L’effort (le travail, le geste filmé) nous suce jusqu’à l’os et fait de notre corps inerte l’objet d’une sidération funeste. Ainsi, à l’instar d’implacables visuels et d’une matière sonore intense, le film devient une lutte pour lui-même où l’alcool et les plaisirs personnels se font vecteurs d’une possible survie. Manière pour le disciple d’abord de fuir, pour finalement embrasser l’absurdité du monde, sinon ses propres fantasmes.

The Lighthouse de Robert Eggers

Caméra flottante sur une mer presque palpable, gros plans sur des visages meurtris et terreux, le tout au sein d’un espace-temps hybride, le cinéaste se destine à une expérimentation cinématographique tarkovskienne [2] et place le spectateur dans une position d’inquiétude et d’attente durant presque deux heures. Pas d’usage de vulgaire tronçonneuse, ni de twists peu subtils, Eggers revisite l’horreur et se joue autant de nous que du genre par la frustration d’un hors-champ qui sans cesse nous échappe.

Le cinéaste n’incorpore pas simplement du fantastique au réel mais crée une corrélation indiscernable de ces deux éléments transformant le simple film d’horreur en une œuvre multi-genres. Et même si parfois, certains événements nous laissent dubitatifs voire sur notre faim, l’intérêt porte bel et bien sur l’ambiguïté des subjectivités. On pressent mais on ne sait pas. Dialogues déroutants, visions subliminales, créatures mythologiques : que nous faut-il croire et penser ? Le doute nous assaille, il prend aux tripes si ce n’est au foie [3], à mesure que l’humidité gangrène l’espace et la flamme perde de son intensité. L’horreur infecte à son tour les canalisations, l’esprit des personnages se trouble, défiant les forces mystiques du lieu alors qu’une forme invisible bataille pour remonter la surface des eaux.

 Amaïllia Bordet


[1] Avant d’arriver sur l’ile, le personnage de Robert Pattinson explique qu’il était bucheron.

[2] Lors de la conférence donnée à Cannes, le cinéaste dit s’être inspiré de l’esthétique de Bergman et Tarkovski.

[3] Le film fait largement référence au mythe de Prométhée et plus généralement à l’ensemble des créatures mythologiques.


Réalisation : Robert Eggers Scénario : Robert Eggers, Max Eggers  Image : Jarin Blaschke Son : Damien Volpe Montage : Louise Ford Décors : Craig Lathrop Musique : Mark Korven Production : A24 Films


images : The Lighthouse (Robert Eggers, A24 Film, 2019)

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