Quelques éclairs, beaucoup de bruit

De quoi Pokemon : Détective Pikachu fait-il le portrait ? Cette nouvelle adaptation délaisse l’animation au profit de Pokémon Go : un nouveau pas est franchi pour la déclinaison de la franchise nippone qui a toujours joué sur un effet de porosité entre le virtuel et le réel [1] mais celui-ci bute contre une certaine conception condescendante du cinéma.


  1. Un plan de Pokemon : Détective Pikachu a retenu mon attention. A la suite d’expériences génétiques menées secrètement, des Torterras (pokémons paisibles, croisement tortues-plateau montagnards) ont atteint une taille gigantesque : ils sont aussi grands que les montagnes. Auparavant, les héros, après avoir échappé à des grenouilles ninjas (les très populaires Amphinobis) se sont retrouvés dans un paysage de montagne qui se déchire et se replie sur lui-même façon film catastrophe tourné par Roland Emmerich. Le plan qui clôt cette séquence est un plan très large où la vallée s’avère être composées de Torterras qui s’éveillent un instant avant de se rassoupir. Ce plan purement monstrueux m’a évoqué quelques souvenirs d’enfance devant le King Kong ( Ernest B. Shoedsack & Merian C. Cooper, 1933) et les films animés par Ray Harryhausen.

  2. Mais se joue ici une autre question, intéressante, qui concerne la relation entre le numérique et la prise de vue réelle. Une bonne partie de l’histoire des images et incrustations numériques avaient pour ambition de se fondre le plus possible dans le réel et d’imiter des phénomènes de celui-ci : l’animation du pelage de Ratatouille (Ratatouille, Brad Bird, 2007) ; comment rendre sensible la masse et la musculature d’un dinosaure, etc. Ici se produit comme une inversion : ce qui apparaissait comme réel apparait ensuite comme numérique, ce qui paraît immuable et immobile n’est en fait qu’une créature qui dort. Ce qui s’inverse, c’est la hiérarchie entre la matière réelle et sa copie numérique : le soubassement d’une montagne est en réalité une créature. Il ne s’agit plus d’une réalité augmentée comme Pokémon Go ou des incrustations pour lier l’imaginaire au réel. Le paysage n’en est plus un du point de vue de l’univers présenté dans le film ; il n’en reste pas moins que cette une image est une simulation pure, mais qui se donne à voir d’abord comme issu de la même réalité que les arbres, les pierres et les corps avant de révéler son irréalité. L’adoption d’un cadre très large en restitue un aspect aussi majestueux que terrifiant ; je crois même que c’est le seul moment où le film rêve. On pourrait appeler ça coexistence ; c’est d’ailleurs le terme utilisé pour décrire la ville de Ryme City où se déroule la majorité de l’action. La coexistence a toujours été au cœur de la franchise, acceptant d’ailleurs des contradictions internes reconduites de générations en générations.

  3. Détective Pikachu joue volontiers la carte de la référence et de la citation. Il en est une qui traverse le film : le T1000 issu du Terminator 2 (James Cameron, 1991). Cela passe d’abord via le corps de Chris Geere (Roger Clifford, le fils du fondateur de Ryme City), dont la silhouette svelte, les lunettes d’aviateurs et la mâchoire carrée rappellent celles de Robert Patrick. Mais, à la faveur d’un rebondissement, nous découvrons que c’était un faux Clifford qui avait pris sa place : c’était un pokémon, Metamorph, qui partage avec le robot de Cameron les mêmes capacités de morphing. La référence ne s’incarne plus dans un seul corps : c’est comme si elle jouait le partage avant de révéler son caractère menaçant, sa facticité.

  4. Continuons avec James Cameron : en 2009, le cinéaste déploie sa fable écolo avec Avatar. A la fin, le héros estropié choisissait le corps numérique, qui lui apportait d’ailleurs d’autres façons d’appréhender sensiblement le monde. Avatar reste un fantasme, il pensait l’imbrication du réel et du virtuel sur un angle positif grâce à une position ambivalente concernant la technologie. Détective Pikachu, lui, pense la coexistence dans une société où chaque corps est à sa place dans une harmonie bien ordonnée. Les coexistences à l’intérieur d’un corps sont soit monstrueuses, soit ridicules : Clifford/Mewtwo ou le cosplay pokémon esquissé au détour de larges panoramiques sur les préparatifs de la parade. De la même façon que Ready Player One (Steven Spielberg, 2018), Détective Pikachu se sent comme obligé de marquer la distinction entre le réel et le virtuel, comme si le cinéma avait la charge de la conserver afin de porter un discours critique sur un medium dont les deux s’entre-nourrissent pourtant. Comme si le cinéma avait comme supérieur avantage de pouvoir ramener au réel le spectateur à chaque sortie de salle par rapport au jeux-vidéo qui vampirise l’attention et le temps à domicile. J’ai personnellement du mal à y voir autre chose qu’une vague démonstration d’autorité : le film n’existe que pour un temps donné sur lequel je n’ai pas de prise mais il mobilise mon temps de façon utile (mais j’en doute avec Détective Pikachu). Détective Pikachu pourrait se voir comme une sorte d’anti Avatar : à la fin, le retour du corps originel réel du père comme une résurrection accomplie et attendue est à l’opposée de celle de Jake Sully ressuscitant dans la copie d’un corps de Navi. Reste que les deux films mettent en scène, chacun à leur manière un certain triomphe sur la mort sur un mode purement merveilleux. Difficile donc de ne pas y voir une certaine contradiction dans cette opposition entre le corps originel du père de Tim montré lui aussi de façon merveilleuse : le corps réel, fait de chair et de sang, faisant enfin son grand retour est un fantasme. La douleur du deuil associé donc à ce qu’il y a de plus naturel, réel osera-t-on même affirmer, est volontairement écartée. Le réel est le grand rêve du virtuel et cet happy end est renvoyée lui aussi à sa propre virtualité.

  5. Pika-Pika.

Ps : Il est évident que l’apparition à l’écran de Ryan Reynolds fonctionne aussi comme une levée de rideau. Ceci n’est pas sans rappeler Sausage Party (Conrad Vernon & Greg Tiernan, 2016), qui, dans un dernier gag, organisait une prise de conscience des aliments lorsque l’un des personnages leur apprenait qu’ils n’étaient que des créatures de cartoon doublées par des humains dans une autre dimension. Le film s’achevait sur la construction d’un portail interdimensionnel pour poursuivre leur révolution au-delà de l’écran, comme dans une ultime provocation, détruisant alors tout le réseau de symboles et de métaphores dont personne n’était dupe.

Célestin Ghinéa


[1] Publicité française pour la sortie de Pokémon Jaune https://www.youtube.com/watch?v=ZoBYFsllNnE La séquence de présentation de Tim essayant de capturer un Pokémon pourrait très bien faire l’objet d’une publicité pour Pokémon Go.


Pokemon : Detective Pikachu (105 min, 2019) Réalisation : Rob Letterman Scénario : Dan Hernandez, Benji Samit, Rob Letterman et Derek Connolly d’après l’univers créé par Satoshi Tajiri et le jeu vidéo Pokémon : Detective Pikachu (histoire de Nicole Perlman, Dan Hernandez et Benji Samit) Direction Artistique :  Ben Collins Décors : Nigel Phelps Photographie : John Matieson Montage : Mark Sanger Musique : Henry Jackman


images : Détective Pikachu (Rob Lettterman, Warner Bros, 2019)

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