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Mille désirs de cinéma

Difficile exercice que d’arriver après la bataille et finalement se décider à écrire (ou essayer d’écrire) sur un film qui aura déjà autant marqué. Ce n’est une surprise pour personne, la presse française s’est accordée pour dire que Douleur et gloire, le dernier film de Pedro Almodóvar est un chef d’œuvre, et a commencé à rêver de la palme tant convoitée. Ici, il ne sera ni question de rebondissement ni de contre-avis (comme c’était le cas pour Roma d’Alfonso Cuarón par exemple). Douleur et gloire est un chef d’œuvre, un des films les plus admirables de la décennie, et deviendra certainement avec le temps un classique. Almodovar se joue des codes de l’autofiction, livre son film le plus personnel et le plus sensible. Moins baroque que ses précédents films, c’est un calme rétrospectif qui le compose sans jamais tomber dans la complaisance ou le narcissisme.

L’alter-ego du cinéaste, joué par Antonio Banderas, s’appelle Salvador Mallo. Il est cinéaste en mal d’inspiration et grandement affaibli, ne peut plus tourner. On le découvre pour la première fois les yeux clos au fond d’une piscine, entre deux eaux, symbole des nombreuses ambivalences qui façonnent le récit et son atmosphère. Entre passé et présent, fiction et réalité, drame et comédie, le film et son protagoniste baignent sans cesse dans cette substance hétérogène et Salvador devra parvenir à sortir la tête de l’eau et ouvrir les yeux. Le film éclaire le cheminement de l’artiste, de sa douleur sourde et multiple, à la fois physique et spirituelle. Salvador doit autant faire son deuil qu’accepter les affres du passé : une querelle avec son ancien acteur (Alberto, joué par Asier Etxeanda), un amour perdu, le décès de sa mère. On reconnaît l’attrait d’Almodovar pour l’enquête, Salvador sillonne les nappes temporelles et les espaces, mène une enquête sur lui-même et sur les autres, pour mieux se retrouver et retrouver le goût de vivre et de créer. Chaque scène de Douleur et Gloire marque pour sa beauté visuelle mais aussi et surtout pour sa teneur émotionnelle. Chaque dialogue, chaque rapport entre Salvador et son entourage est d’une précision et d’une richesse implacable – les points d’acmé résidant d’une part dans la sublime scène de retrouvailles et d’adieux avec l’amant d’antan et d’autre part dans la séquence du premier désir où Salvador enfant vacille sous le poids de l’émotion. Almodovar y est calme et toujours juste, le film possède la maturité acquise, par exemple, par Nanni Moretti dans Mia Madre, qui préférait prêter son être au personnage de Margherita Buy. C’est d’ailleurs par cette véritable idée de scénario pour Douleur et Gloire, la transposition, la projection de son vécu sur un autre personnage, véritable mise en abyme, qu’il réfléchit sur les traits et les possibles de l’autofiction. Salvador décide de faire jouer son texte « L’addiction » sur scène par Alberto et même de lui attribuer le mérite de son écriture, car il constitue un témoignage trop personnel, trop frontal. C’est là l’expression de la douleur de créer, de transposer sa création et de faire en sorte qu’elle appartienne à un autre, un spectateur. Les artistes se donnent entièrement mais la création finit toujours d’une certaine façon par leur échapper. Et l’écran de cinéma se retrouve au milieu d’une scène avec Alberto, un autre que lui, projetant alors des extraits de films (dont la chanson Kiss par Marilyn Monroe dans Niagara de Henry Hattaway, 1953) appartenant maintenant à tous.

LEID UND HERRLICHKEIT

Comme chez Tarkovski ou encore Moretti, le souvenir est la principale source de l’inspiration. Si bien que, habilement, chaque souvenir de Douleur et Gloire porte les germes d’un profond désir de cinéma, l’éveil d’une passion. Dès la première séquence du passé : la mère de Salvador (l’intemporelle Penelope Cruz) et ses voisines lavent leur linge au bord d’une rivière et se mettent à chanter en chœur dans la plus pure tradition de la comédie musicale, sous les yeux émerveillés de l’enfant, premier spectateur, tandis que la caméra se hisse en hauteur pour mieux capter la grâce de la scène. Désirs de cinéma retrouvés dans la demeure troglodyte de la famille après avoir quitté leur village. Les murs à la chaux sont blancs comme l’écran de cinéma sur lequel il reste à l’enfant déjà cinéphile d’y projeter ses obsessions, ses passions et ses désirs. Toujours dans cette notion omniprésente d’ambivalence, le souvenir de l’odeur de ses premières salles de cinéma, l’odeur de la pisse mêlée à celle du jasmin anime le dernier film d’Almodovar qui y confesse son besoin vital de création, acte qui se fait toujours dans la douleur.  C’est sans surprise que le film s’achève sur un dernier et magistral plan qui synthétise cet indispensable désir de cinéma. Autant pour Shakespeare sommes-nous fait de la même étoffe que nos rêves, pour Almodovar le cinéma est de la même étoffe que nos souvenirs. Et lorsque les lumières se rallument, ceux-ci n’auront jamais été autant douloureux que glorieux.

Jean-Baptiste Heimburger


Dolor y Gloria (112min, 2019) Écrit et réalisé par :  Pedro Almodóvar Producteur : Agustín Almodóvar Productrice Exécutive :  Esther García Musique : Alberto Iglesias Directeur de la photographie : José Luis Alcaine Montage : Teresa Font Une production : El Deseo D.A. et El Primer Deseo A.I.E.


images : Douleur et Gloire (Pedro Almodóvar, Copyright Studiocanal/El Deseo 2019 / Manolo Pavón)

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