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L’envol des lucioles

Los Silencios est née d’une confidence, révélée par une amie d’enfance de Béatriz Seigner. La cinéaste brésilienne s’inspire de cette histoire pour écrire celle d’une famille colombienne qui se réfugie de la guérilla sur l’Ile Fantastique, la Isla de la Fantasia, une zone neutre située en région amazonienne. Ce conflit s’étend depuis les années 1960, opposant les révolutionnaires (FARC), l’Armée de libération nationale (ELN) et le gouvernement (paramilitaire). En 2018, d’après une étude du Centre National de la Mémoire Historique (CNMH), 215 000 civils et 46 813 combattants ont été tués.

Deux jeunes enfants, Nuria (María Paula Tabares Peña), 12 ans et Fabio (Adolfo Savinino), 9 ans, arrivent avec leur mère (Marleyda Soto) sur une petite île aux frontières du Brésil, de la Colombie et du Pérou, une île qui n’appartient à personne. En fuyant le conflit armé colombien qui a provoqué la mort du père (Enrique Díaz), la famille cherche à mener leur barque vers une nouvelle vie.

Los Silencios se découpe en trois parties afin d’y installer progressivement un sentiment de confusion chez le spectateur. Cette sensation est amenée dès l’ouverture du film par un effet de glissement. La caméra est posée sur une barque et se laisse guider dans un silence ambiant. La nature dort et le son de l’eau vibre lentement au gré des mouvements du bateau. Ce plan séquence fait pénétrer le regard du spectateur sur une île qu’il va découvrir peu à peu colorée et paisible, mais aussi mystique où la vie et la mort cohabitent.

L’apparition fantomatique du père dans la maison familiale instaure une démarche surnaturelle. Béatriz Seigner prend parti de vouloir donner la parole aux morts en les faisant apparaître à l’écran. L’invisible et le visible sont marqués de manière évidente par l’utilisation du clair-obscur qui scinde les corps en deux puis par la fluorescence des vêtements. L’intensité des couleurs et des lumières souligne la distinction mort/vivant. L’effet renvoie à l’ouverture du film avec le scintillement émit par la vieille femme qui aide la famille à débarquer. L’éclat de cette lumière mouvante au loin se confond à l’apparence d’une luciole traversant l’obscurité de la nuit. La vieille femme apparaît alors telle une chamane faisant le pont entre le monde des vivants et celui des morts. Elle permet l’échange entre ces deux voix. Ainsi à la fin du film, Nuria, jusqu’alors silencieuse et insoupçonnée par le spectateur, apparait lors d’un rassemblement entre les morts. Elle se manifeste en pleurs et rassure sa mère et son frère auprès de la vieille femme. Le spectateur comprend à ce moment que la jeune fille est morte.

Béatriz Seigner instaure dans son film une remise en question du sens de l’Histoire avec un grand H, du discours et de son interprétation. Au début du film, lorsque la mère de Fabio et Nuria tente par un récit, lié à la mort de son mari, d’obtenir de l’aide financière, à deux reprises alors, elle invente des faits pour convaincre les interlocuteurs. De la même façon, Béatriz Seigner écrit Los Silencios en utilisant toute la sensibilité du témoignage dont elle s’inspire. La jeune mère finit par confier à un pêcheur : « Je suis sans histoire ». Dans un sens, on peut dire qu’elle est l’Histoire. Le personnage réunit une part des événements en Colombie et témoigne de l’exil des civils. A travers la volonté de poser des mots sur le conflit, le film n’exclue pas sa part de documentaire et va plus loin dans sa représentation : les conditions de vie sur l’île, sa zone géographique et la montée des eaux. Il s’agit là d’un nouveau territoire sur lequel il faut savoir s’intégrer. Les conséquences environnementales sur l’île Fantastique, sont à l’image des difficultés du deuil. La cinéaste Béatriz Seigner poursuit cet effet miroir entre réalité et fiction à travers des discours authentiques. Lors du rassemblement entre les morts, les différents témoignages sont inclus par des acteurs non professionnels qui partagent leurs histoires respectives.

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La mort est abordée sans souffrance physique, sans agonie et sans cri. Elle est évoquée par la parole, les récits et les témoignages. Cette parole donnée permet un partage, un échange qui s’illustre à la fin par un chant. Les habitants se réunissent sur l’eau avec différentes barques. Les morts se mêlent entre les familles, marqués sur le visage par des traits fluorescents, des dessins parfois présents sur le reste du corps, rappelant des tenues traditionnelles et ancestrales. L’union des voix s’étend par un plan d’ensemble qui magnifie cet instant de deuil. Puis, un portrait de Nuria est dressé par un plan rapproché, marquant ainsi le dernier plan du film et qui referme le portail qui s’était ouvert entre les deux mondes.


Los Silencios (2018, 99 min) Réalisation : Beatriz Seigner Scénario : Beatriz Seigner Photographie : Sofía Oggioni Hatty Direction artistique : Marcela Gómez Montage : Renata Maria Musique : Nascuy Linares Production : Ciné-Sud Promotion, Miriade Filmes, Dia Fragma Fabrica de Peliculas.


images : Los Silencios (Beatriz Seigner, Pyramide Films)

 

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