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¡Viva el capitalismo!

Le réalisateur de L’Etreinte du Serpent (2015), Ciro Guerra et la coréalisatrice Cristina Gallego filment les terres de la Guajira, province colombienne sur la pointe nord du pays qui englobe la frontière vénézuélienne et les Wayuu, peuple amérindien, qui y habitent. La partie de la région mise en lumière par le film est complétement désertique et les Wayuu vivent en clans loin des étrangers. Par étrangers comprenez les autres colombiens, ceux qui vivent au sein de la civilisation, dans les villes. Le récit du film prend place lors de la bonanza marimbera, période entre 1975 et 1985 au cours de laquelle les narcotrafiquants prospèrent dans le commerce de marijuana notamment dans la Guajira.  Alors que la jeune Zaida s’apprête à devenir une femme dans un rite cérémoniel dansant, « la chichamaya »[1], évoquant grandement ce que Murnau a pu filmer dans Tabou (1931), un jeune homme du clan s’extirpe du cercle de spectateurs, confronte la jeune femme et à l’issue de la danse, lui annonce qu’elle sera sa femme.

Les Oiseaux de Passage s’inaugure dans la stricte tradition des tragédies antiques : une possible histoire d’amour comme point de départ de la chute. Ursula, la matriarche du village, celle qui lit dans les rêves des gens et présage plusieurs reprises l’avenir de la tribu en interprétant les signes, consent à faire marier sa nièce en échange d’une dot. L’unique prétendant, Rapayet est un des liens entre le village et l’extérieur. Il commerce avec les étrangers pour faire prospérer les siens. Puisque les transactions de café ne suffisent pas à rassembler l’équivalent de la dot, lui et son associé, Moisés, succombent à l’avidité et l’appât du gain facile et décident de vendre de la marijuana avec l’aide du réseau familial de Rapayet. Commence alors l’établissement d’un cartel entre deux familles. Le film, structuré en cinq parties, cinq chants définis (Chant Un : Herbe sauvage, Chant Deux : Les Tombes, Chant Trois : La Prospérité, Chant Quatre : La Guerre, Chant Cinq : Les Limbes), suit alors le schéma classique du film de gangsters : des premières armes dans le métier en passant par les premiers méfaits, jusqu’à la prospérité et l’inévitable chute. Tous les codes y sont réunis – loyautés, trahisons, jeux de pouvoirs –  et composent un film alors ambivalent, oscillant avec habileté entre son souci quasi-documentaire de filmer les Wayuu et leurs coutumes, la beauté contemplative de ses plans et l’héritage prononcé du cinéma américain de genre. Francis Ford Coppola n’est jamais très loin. Ces plans qui s’attardent un court laps de temps sur les cadavres gisant ensanglantés après la fusillade n’en sont qu’un maigre exemple. On y décèle aussi l’éternel héritage du western par le choix du cinémascope, les rapports d’échelles des plans ce paysage inhospitalier et les nombreux face à face entre les différents protagonistes. Même un plan de la Prisonnière du désert de John Ford (1956) s’est glissé : Ursula, au seuil de la porte ouverte en contre-jour, contemple le désert.

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Si ces diverses inspirations évidentes portent les aspects épiques et tragiques du film, ce n’est en rien un obstacle à la singularité de son sujet et sa mise en scène. Le récit s’articule autour d’un même thème, accentué à plusieurs reprises par des transitions et des éléments visuels métaphoriques : le capitalisme comme un mal qui ronge. C’est un fléau qui perdure, à l’image des visions superstitieuses de la matriarche Ursula : ces fameux oiseaux de passage du titre, de mauvais augure ou encore davantage, cette nuée de sauterelles biblique à la toute fin. Ses allusions cinématographiques aux productions américaines sont là pour mieux retourner les codes qui les composent et déployer un discours éminemment politique sur le mal du capitalisme qui semble avoir rongé la région durant la bonanza marimbera. Avant la formation des cartels, c’est sensiblement l’image d’un peuple paisible, écarté de toute ambition matérielle, qui prédomine. Dans une scène au début du film, Rapayet clame fort à son associé Moisés suite à leurs premières transactions « Viva el capitalismo ». C’est à ce moment précis que le film bascule. Une fois l’engrenage du commerce de drogue déclenché, la situation déchante et fait courir progressivement tous les protagonistes à leur perte. Les complots, les trahisons surgissent à cause des concurrences entre les deux familles, jusqu’à englober dans le conflit l’ensemble des différents clans de Wayuu de la Guajira. La structure en cinq actes et les nombreuses ellipses qui les lient, le prologue et l’épilogue qui ancrent le récit dans une tradition orale, attribuent au film des allures de fable. C’est peut-être comme ça qu’il faut considérer Les Oiseaux de Passage : une fable anti-capitaliste, parfois convenue et cousue de fil blanc par les références qu’elle invoque certes, mais qui n’en reste pas moins efficace avec de beaux moments de cinéma.

Jean-Baptiste Heimburger

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[1] La « chichamaya » ou « yonna » est une emblématique danse wayúu, que l’on exécute à de nombreuses occasions : en remerciement à Maleiea, l’esprit créateur, pour des récoltes abondantes, lors de la présentation de jeunes femmes à la société, pour célébrer une révélation importante lors d’un rêve


Pájaros de verano (125min, 2019) Réalisation : Cristina Gallego, Ciro Guerra Scénario: Maria Camila Arias, Jacques Toulemonde D’après une idée originale de Cristina Gallego Image : David Gallego Décors : Angélica Perea Son : Carlos García, Claus Lynge Montage : Miguel Schverdfinger Productrices: Katrin Pors, Cristina Gallego


images : Les oiseaux de passages (Cristina Gallego, Ciro Guerra, Diaphana Distribution, 2019)

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