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Voyage au bout de l’enfer redneck, sur Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper

En 1974, Tobe Hooper réalise son deuxième et plus célèbre long-métrage qui est The Texas Chainsaw Massacre. Ce film conte la virée d’un groupe de jeunes dans le Texas. Celle-ci tourne très rapidement au cauchemar lorsqu’ils croisent la famille Sawyer, qui s’avère être une bande de fous psychopathes, anciens bouchers qui travaillaient en abattoir jusqu’à ce que celui-ci ferme. Depuis, la famille se déchaîne sur les passants un peu trop imprudents, tout en pratiquant la profanation de sépultures, pour essentiellement brûler un trop-plein d’énergie qui ne cesse de s’accumuler depuis que l’abattoir a fermé. De cette pulsion qu’il faut combler en s’en prenant à de jeunes gens innocents et naïfs, apparaît une représentation de l’être humain qui dérange : celle qui nous renvoie à notre constituant de chair (effectivement, la famille Sawyer a aussi un penchant pour le cannibalisme). L’être humain civilisé est réduit à du gibier que l’on abat d’un coup de masse, dont l’on tronçonne les membres ou que l’on pend à des crochets par la colonne vertébrale. À s’aventurer sur un territoire reculé, on rencontre le danger. Car des tensions apparaissent entre l’endroit d’où nous venons puis celui où nous allons.

Le voyage vers un espace inconnu, dangereux ou non, pose la question du territoire autre, tel que l’a fait notamment Michel Foucault. Ce dernier écrit en 1967 un texte intitulé « Des espaces autres, Hétérotopies ». Foucault y parle de l’espace comme grande « hantise » du XXe siècle : « L’époque actuelle serait plutôt l’époque de l’espace. Nous sommes à  l’époque du simultané, […] de la juxtaposition, […] du proche et du lointain, du côte à côte, du dispersé [1] ». Nous pouvons voir que Foucault interroge la relation entre deux ou plusieurs espaces qui, probablement, n’ont rien en commun.  

Cet espace appelé autre est lié à la question de l’Histoire, parce qu’il est un lieu qui existe et qui a existé : « Il faut cependant remarquer que l’espace qui apparaît aujourd’hui à l’horizon de nos soucis, de notre théorie, de nos systèmes n’est pas une innovation ; l’espace lui-même, dans l’expérience occidentale, a une histoire, et il n’est pas possible de méconnaître cet entrecroisement fatal du temps avec l’espace [2] ».

À l’espace sont raccrochés une histoire qui lui est propre, mais aussi des êtres vivants qui l’ont habité ou l’habitent encore. Chargé d’un passé et comme nous le verrons juste après, délaissé parce qu’un autre espace a été adopté, l’ancien lieu est hanté par de vieux souvenirs : « […] nous ne vivons pas dans un espace homogène et vide, mais, au contraire, dans un espace qui est tout chargé de qualités, un espace, qui est peut-être aussi hanté de fantasmes ; l’espace de notre perception première, celui de nos rêveries, celui de nos passions détiennent en eux-mêmes des qualités qui sont intrinsèques ; c’est un espace léger, éthéré, transparent, ou bien c’est un espace obscur, rocailleux, encombré [3] ».

Les propos de Michel Foucault nous permettent de questionner la représentation donnée par Hooper aux habitants du sud, dans son film The Texas Chainsaw Massacre. Car effectivement, le lieu que ces personnes côtoient est hanté par une histoire qui est celle des Etats-Unis. À partir de la fin des années 1960, ces personnes que l’on aura tendance à appeler rednecks, sont mises en scène tels des prolétaires du sud qui se sont transformés en fous sanguinaires, après avoir été abandonnés par la société. Comme l’explique Anne-Marie Bidaud :

« Les agriculteurs sont une autre catégorie socioprofessionnelle nettement sous-représentée dans un cadre contemporain. Ils occupent pourtant une place essentielle dans le déploiement de l’idéologie américaine : leur présence régulière dans les westerns en témoigne. Ils incarnent en effet l’idéal agrarien cher à Jefferson, la sédentarité, la petite entreprise et la famille comme éléments fondateurs de l’American Dream. Mais les ruraux modernes, qui n’ont cessé de subir des crises économiques souvent catastrophiques depuis la fin du XIXe siècle, n’accréditent plus le mythe de la réussite et du travail portant ses fruits. La sueur ne permet pas, comme dans le modèle biblique, de gagner son pain ! Evoquer les agriculteurs serait reconnaître que pour eux le Rêve américain ne fonctionne pas. De plus, sur les plans culturel et politique, le monde rural a été discrédité, voire vilipendé, dans les années soixante et soixante-dix. La musique de style Country and Western apparaît alors comme une zone de mauvais goût et de conservatisme. Le public majoritaire de l’époque – les jeunes middle-class urbains – considère ces ruraux comme une peuplade arriérée, débile et violente, notamment les Poor Whites du Sud, tels les criminels dégénérés que l’on rencontre dans Easy Rider ou Délivrance. Rien n’encourageait donc à leur évocation cinématographique, sinon comme repoussoir de modernité et de tolérance [4] ».

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Ainsi, ces personnes qui habitent le sud des Etats-Unis sont hantées par le progrès qui les a abandonné à un moment, dans le courant de l’Histoire. Et elles restent cloîtrées dans leur monde qui s’apparente à un espace autre, dangereux. De leur sentiment d’avoir été trahi par la société qui a surdéveloppé son service tertiaire et son industrie à partir de la fin des années 1940, les rednecks développent, eux, une haine profonde pour la population citadine qui, elle, a pu profiter d’un certain progrès. A partir de la fin des années 1960, arrive le mouvement dit de la contre-culture qui s’impose dans plusieurs domaines artistiques (cinéma, musique, etc.). Toutefois, le sentiment d’euphorie qui a pu se manifester, notamment dans le cinéma à partir de 1967, s’estompe rapidement en même temps qu’arrive la déception :

« […] entre le tournage d’Easy Rider (1968) et celui de Point limite zéro (1971), le visage de l’Amérique a considérablement changé. L’aventure de Billy et Wyatt se situait encore sur la lancée du « Summer of love » de 1967 et de son euphorie contre-culturelle. En dépit du meurtre final de Billy et Wyatt par les représentants de l’ordre établi, le film maintenait vivace la possibilité d’un mode de vie alternatif indifférent aux contraintes et aux valeurs de la société de consommation. Mais entre temps, la révolution attendue a tourné au désastre et le film de Sarafian s’en fait partout l’écho. Dans Point limite zéro, la contre-culture appartient définitivement au passé [5] ».

Avec les évènements tragiques des années 1960-70, les vieux mythes de l’Amérique sont balayés et les habitants du Sud, transformés en cuistres. Tout ce qui a pu se passer (assassinat en direct du président Kennedy, guerre du Viêtnam, mensonges et répression sanglante du gouvernement de Richard Nixon etc.) démontre que les vieux mythes comme la « terre promise » que Dieu aurait donné aux pionniers, la conquête de la Frontière, ne sont plus que pure fantaisie. Effectivement, les westerns des années 40-50 pouvaient mettre en scène les vieux mythes de l’Amérique, comme la fameuse conquête de l’Ouest, pour démontrer que le héros américain maîtrisait l’espace sur lequel il s’aventurait, telle la diligence dans La Chevauchée Fantastique (John Ford, 1939) qui réussit à atteindre Lordsburg, sans même se faire prendre par les amérindiens, lorsqu’elle atteignit la Monument Valley. Toutefois, à partir des années 60-70, la conquête de l’Ouest est un vieux mythe. Il n’est dés lors plus question de traverser la frontière pour maîtriser un nouvel espace encore inconnu, car tous les espaces ont déjà été parcourus, et même certains sont hantés par des fantômes du passé qui viennent terrifier les intrus.

Telle est la force du film de Hooper : il met en scène les démons de l’Amérique des WASP ; celle qui s’est construite sur le massacre des Amérindiens, la « chasse aux sorcières » durant le XVIIe siècle, la guerre de Sécession, le lynchage des afro-américains par le Ku Klux Klan, puis les différentes guerres : Pacifique, Corée et Viêtnam. Si les habitants du sud présentent un aspect monstrueux, c’est parce qu’ils sont une manière de mettre en abyme la véritable histoire des Etats-Unis, écrite avec du sang et des larmes. À partir de là, rien d’étonnant si au tout début du film, les cadavres en décomposition, et cuisant sous le soleil du Texas, nous font penser à un totem amérindien. Car les rednecks sont des êtres en manque de repères, qui ont été jetés dans les poubelles de l’Histoire et qui recherchent une certaine reconnaissance de leur statut d’habitants du Sud puis surtout à brûler un trop-plein d’énergie qu’ils ne peuvent plus dépenser dans une profession on ne peut plus acceptable sur le plan juridique (vu que l’abattoir a fermé). Dès lors, il s’agit de s’adonner à d’autres activités. De plus, en pillant les tombes, les rednecks nous rappellent notre devenir-mort, ce à quoi nous ressemblerons dès lors que nous serons six pieds sous terre.

Ainsi donc, plus qu’une simple virée d’un groupe de jeunes dans le sud des Etats-Unis qui vire au cauchemar, il s’agit d’un transfert géographique qui en entraîne un autre historique, tel Solomon Northup dans Twelve Years a Slave (Steve McQueen, 2012), qui, enlevé et emmené dans le sud, revit les cauchemars d’une Amérique rétrograde qui pratique encore l’esclavage. Le voyage entraîne la redécouverte d’anciennes coutumes. Dans le cas du film de Hooper, les endroits reculés (aussi bien le cimetière, que l’abattoir désaffecté ou encore la maison de la famille Sawyer) servent à rappeler non seulement notre état futur en tant qu’être défunt mais surtout notre constituant de viande. Tout comme durant la scène du banquet où la jeune Sally est attachée à une chaise et regarde les membres de la famille rire d’elle devant leurs assiettes de viande humaine. La jeune fille est filmée en gros plan à plusieurs reprises tandis que la musique souligne la terreur dans laquelle elle est plongée. De même, la caméra va nous faire comparer le visage de Sally aux crânes qui sont alignés le long de la table. Et bien évidemment, cette série de gros plans déshumanise la jeune fille, ne fait que la renvoyer à son devenir-mort, son constituant de chair et d’os. Tout comme le passage sur la route à côté de l’abattoir abandonné ne fait que sous-entendre dès le début du film comment finiront les protagonistes de l’histoire.

Ainsi, le voyage perpétré par un groupe de jeunes issus du monde civilisé, vers un autre espace, rappelle les démons de l’Amérique tout en remémorant un certain type de population qui a été délaissé par le système, pour devenir fou dans son cloisonnement. Là où le voyage commence, le temps s’arrête, car ce sont les vieux mythes de l’Amérique qui sont remis en scène, mais sous leur face la plus rétrograde, la plus meurtrière, et qui rabaisse l’être humain à sa condition la plus primaire.

Quentin Flaicher


[1] FOUCAULT, Michel, Michel Foucault. Des espaces autres (1967), Hétérotopies, in http://desteceres.com/heterotopias.pdf, consulté le 30/01/16 à 18 :27
[2] ibid.
[3] ibid.
[4] BIDAUD, Anne-Marie, Hollywood et le Rêve Américain : cinéma et idéologie aux Etats-Unis, 2ème édition, Paris : Armand Colin, 2012, p.247
[5] THORET, Jean-Baptiste, Le Cinéma Américain des Années 70, Paris : Editions des Cahiers du Cinéma, 2009, p.161


The Texas Chainsaw Massacre (1974, 84 min) Réalisation : Tobe Hooper Scénario : Kim Henkel et Tobe Hooper Photographie : Daniel Pearl Direction artistique : Robert A. Burns Montage : Larry Carroll et Sallye Richardson Musique : Tobe Hooper et Wayne Bell Production : Vortex.Inc


images : Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, Vortex, Carlotta, 1974)

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