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Dans Lost Horizon (Frank Capra, 1937), adaptation du livre éponyme de James Hilton paru en 1933, l’avion de Robert Conway ­– ­­ un diplomate, écrivain, ancien soldat et héros national anglais – s’écrase dans les montagnes tibétaines. Conway vient d’extrader des dizaines d’anglais de Chine alors qu’une révolution a éclatée.  Il sort totalement indemne du crash, de même que les autres passagers ­– son frère, un vandale, un dandy et une jeune femme qui veut mourir.

On peut supposer que les personnages sont en réalité morts dans le crash et n’ont pas vécu la suite.  La suite ? Ils sont recueillis par des tibétains qui les conduisent à Shangri-La, une sorte de paradis sur terre ou paradis tout court selon son interprétation du film. Un palais, des jardins et une fontaine luxueux constituent ce territoire au milieu des montagnes. Le climat y est doux et des colombes y volent. A Shangri-La personne ne vit pour son intérêt personnel car tout y abonde et l’argent n’y existe pas. Le maître-mot de Shangri-La est d’ailleurs « modération ». Les montagnes débordent d’or mais les locaux s’en servent uniquement pour les échanger contre des livres. Car le savoir et la culture sont les motivations principales des habitants.

Si les valeurs de Shangri-La sont aux antipodes de celles d’une société capitaliste, l’un des personnages veut d’abord exploiter l’or dans les montagnes pour faire fortune à Wall Street. Il finira par établir des plans de canalisations pour la communauté. Le paléontologue, d’abord méfiant des habitants et étonné qu’un tel endroit où les gens vous recueillent et vous nourrissent puisse exister, donnera des cours aux enfants. Enfin, la jeune femme suicidaire retrouvera la joie de vivre. La question d’un retour ne se pose ni pour eux ni pour Conway, qui a le sentiment d’avoir toujours appartenu à Shangri-La. On apprendra d’ailleurs que l’avion a été détourné et crashé exprès pour l’y faire venir. C’est qu’il est destiné à reprendre le flambeau du père Perrault, le sage à l’origine de Shangri-La, qui se meure. Pour ces quatre personnages, ce voyage contraint a révélé ce qui était enfoui en eux, qui ne s’exprimait pas. Cette destination a agi sur eux comme un aimant. S’il semble que c’est elle qui les a choisis et non l’inverse, on peut tout de même arguer qu’elle les a attirés parce qu’ils étaient constitués de la même matière qu’elle.

Lost-Horizon-1937-A

La trajectoire de Conway rappelle celle de Tony Kirby dans Vous ne l’emporterez pas avec vous (Frank Capra, 1938), en ce que tout deux découvrent un milieu opposé au leur dans lequel les valeurs de renommé et d’argent sont remplacées par celles du partage et de l’amour.  Kirby est amoureux d’Alice, dont la famille vit de peu et passe son temps à s’amuser, à inventer et non à produire de la richesse. En entrant dans cette famille, il renie les valeurs de son père puis refuse à prendre la succession de son entreprise. Conway, dans Lost Horizon, jette par la fenêtre son personnage de héros public qu’il était au regard de la société. Les deux personnages se sont donc émancipés des autorités qui traçaient à leur place leur chemin de vie, par un jugement ou une pression.

En revanche, ce n’est pas le cas du frère de Conway, qui ne demande qu’à retourner à la « civilisation » après avoir posé le premier pied à Shangri-La. Il a d’ailleurs rencontré une femme qui y vit depuis toujours et qui souhaite faire le voyage avec lui ; quitter Shangri-La pour rejoindre l’Angleterre. Pour elle, et sans doute pour d’autres, tout se passe comme si le voyage était dicté par la fuite, celle de ce qu’on connait depuis toujours.  Quand bien même cet endroit serait Shangri-La, un lieu refuge où bon nombre d’êtres humains aimeraient vivre, un lieu, peut-être, qui se rapproche le plus de celui dans lequel ils doivent vivre pour s’épanouir. On peut alors se dire à travers ce personnage, d’abord avec un brin de pessimisme, que l’être humain n’est jamais satisfait de ce qu’il a ou au contraire louer sa tendance à être attiré par ce qu’il ne connait pas, sa soif d’expérimentation, son envie d’ailleurs.

Lost Horizon se conclut par la réplique : « J’espère que nous trouverons tous notre Shangri-La ». Aux spectateurs de trouver les leurs et de répondre à l’invitation au voyage que propose le film, une invitation à prendre le risque de se trouver, quitte à changer d’horizon.

Mickaël Noyau


Lost Horizon (1937, 132 min) Réalisation : Frank Capra Scénario : Robert Riskin et Sidney Buchman, d’après le roman de James Hilton Photographie : Joseph Walker Direction artistique : Stephen Goosson Décors : Babs Johnstone Montage : Gene Havlick et Gene Milford Musique : Dimitri Tiomkin Production : Frank Capra, Columbia Pictures


images : Horizon Perdu (Frank Capra, Colombia Pictures, 1937)


Partie 1/7 : A l’aube du deuil
Partie 2/7 : Le journal intime de Nanni Moretti, voyages en terres cinéphiles

Partie 3/7 : Don Orson Welles, réalisateur du Quichotte
Partie 4/7 : Un road-movie à pied
Partie 5/7 : Du côté de Belfast
Partie 7/7 : James Gray, partir et être ici

 

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