Accéder au contenu principal

Mon jeu et ma droite

(À propos de : À la droite du jeu, je vous salue manette. Sur Youtube, par Pier -re. Mars 2019)

Pier –re est un vidéaste singulier qui officie depuis quelques temps sur Youtube. Dans ses vidéos, il s’interroge sur plusieurs plans de recherche au sujet du jeu vidéo. Plans idéologiques, poétiques et philosophiques. Ses courts films prennent souvent la forme d’essai, il les définit par le terme très juste d’« expression libre ». Sa nouvelle expression libre, teasée quelques jours avant sur les réseaux sociaux est cette fois plus longue et plus ambitieuse. Co-orchestrée avec des membres du collectif Plein Les Pixels (qu’on retrouve également sur Youtube), telle une thèse audiovisuelle, il a en surface pour problématique cette simple question : le jeu vidéo est-il un médium de droite ? Dans la droite lignée de ses créations, le film se profile en essai cohérent et toujours réflexif. Leur voix off, la musique, le montage de ces différents régimes d’images : jeux-vidéos, clip de campagne de Macron et extraits de ses discours s’orchestrent de façon organique et limpide. Les vidéastes ont réussi à mette brillamment en mots et en images des pensées, des avis qui trottaient certainement dans un coin du crâne, des germes, qui pourtant n’étaient pas prêts d’éclore tant l’amour porté pour le jeu vidéo, de tout type, a cette fâcheuse tendance à écarter toute conception idéologique néfaste au sujet de sa nature et de son fond. Pour faire court, être de gauche, anticapitaliste et aimer le jeu vidéo est à n’en pas douter une petite aberration. Et cette aberration fait mal.

Comprenons ainsi aussi bien le contexte de fabrication des jeux (les fameux crunch), que le modèle économique de certains (les jeux service et les free to play au premier plan) et les méthodes de communication qui poussent à la consommation à outrance, ou même les partis pris dans le game design, les règles imposées par le jeu, ou encore finalement cette volonté souvent de faire écarter toute notion idéologique pour mieux nous endormir et faire de nous de petits acheteurs écervelés.

Non, tout ça ne penche pas vraiment à gauche. C’est pourquoi le kokoro est blessé lorsque sont évoqués dans le film des modèles de positions idéologiques aussi nauséabonds pour les petits jeux qu’on apprécie, qu’on affectionne ou qu’on dresse sur un piédestal. Alors Dark Souls (From Software, Bandai Namaco Entertainement, 2011) serait fasciste -en ne favorisant et ne s’adressant qu’à une partie des joueurs, forcés d’accepter et de maitriser son système, élitiste-. Mario (Super Mario Bros., Nintendo, 1985) serait sexiste – il est toujours question d’une princesse à sauver – et avide d’argent, de pouvoir, de grandeur – les pièces à ramasser et les champignons qui font grandir. Et tous ces RPG qu’ils soient occidentaux ou nippons qui nous invitent à gouter au plaisir du processus de l’accession au pouvoir en écrasant les autres. Enfin il y a encore ces petits jeux comme le faussement inoffensif Overcooked (Ghost Town Games, Team 17, 2016) qui récompense la production à outrance et porte en lui l’idéal de la performance si propre à la start-up nation. Tous des petits Macrons en devenir donc, allant haut et fier vers leur sacre. Si l’image grandiloquente de la victoire célébrée par cette longue marche au Louvre devient le point culminant du film, ça n’est pas par hasard. Cette image de conquête, conquête de territoires et d’idées – la marche et le décor dont il s’approprie l’espace, Le Louvre, haut lieu de la culture française –, de grandeur, illustre bien un certain rapport inhérent à de nombreuses productions vidéoludiques (aussi le collectif s’amuse à personnifier Macron en un jeu vidéo : un shmup allant de gauche à droite). Presque tous les jeux semblent fonctionner sur cette droite lignée. La violence est un concept présent depuis la nuit des temps du jeu vidéo, facile donc de conclure que tous les jeux nous demandent d’écraser autrui. Le jeu vidéo est presque indissociable de la notion de progression, de montée en puissance pour continuer à attiser le désir et le plaisir du joueur, laissant la collaboration à l’état d’illusion pour mieux encenser l’individualité. Alors tous les jeux seraient de droite ? Et moi, joueur, suis-je aussi de droite ?

Spoiler alert, au final Pier –re et Plein les Pixels ne répondent pas à toutes les questions soulevées et se sont bien joués de nous et – tout en s’amusant de leur dispositif mis en place également droitiste parce que volontairement unitaire dans sa démarche – en toute logique livrent une conclusion qui rassure : Dark Souls n’est pas fasciste Le jeu vidéo n’est pas nécessairement de droite. Alors à ce sujet, c’est évidemment le mot d’ordre de Macron auquel on peut penser pour chercher une orientation politique au médium : « ni de droite ni de gauche ». Et en même temps, et si ce mot d’ordre absurde était en réalité un malheureux précepte du jeu vidéo, ou en tout cas de l’acte de jouer. Jouer est-il de fait un acte politique ? Non, pas nécessairement. Est-ce qu’un discours volontairement ou involontairement délivré peut faire acte de prise de position politique ? Il y a une contradiction évidente car tous les jeux sont à la fois politiques et apolitiques ou en tout cas ambigus dans leurs horizons. Car il est certain que le joueur peut faire dire n’importe quoi au jeu, et même le discours inverse de celui pensé par les développeurs. La dernière affaire du massacre des suffragettes dans Red Dead Redemption 2 en atteste : des joueurs antiféministes se sont félicités d’avoir orchestré des meurtres de suffragettes dans le jeu. La question que cet acte soulève est la suivante : où est la responsabilité du studio ? Est-ce que si un tel acte est permis par le jeu, il délivre nécessairement un discours unifié ? Ce genre de dérives existent dans la mesure où les développeurs tendent à créer une interactivité absolue avec tout élément du jeu, un rapport réaliste à l’environnement. Il parait inconcevable d’affirmer que Rockstar ait pensé à ce genre d’agissements possibles pourtant il y a une part de responsabilité évidente. A ce vaste sujet, je vous invite à consulter l’article d’Esteban Grine, doctorant en jeu vidéo qui est également cité dans le film, sur son site : https://www.chroniquesvideoludiques.com/la-suffragette-de-saint-denis-derapage-discursif-et-videoludique/. Le jeu par sa nature d’interactivité ne peut pas avoir la même signification, le même impact et donc le même discours chez l’un et chez l’autre. Les différents discours politiques et idéologiques semblent de fait poreux dans le monde du jeu vidéo.

Capture d’écran 2019-03-24 à 12.47.41
GTA V RP / GILETS JAUNES

À l’instar, peut-être, de ce petit jeu mobile inspiré par une vidéo d’Usul et Cotentin dans Ouvrez les Guillemets pour Médiapart et créé par le Discord Insoumis évoqué au cours du film : Gôche ou Drouate. Cette curiosité nous invite à glisser du doigt vers la gauche ou vers la droite façon Tinder un objet ou un concept parmi un millier. C’est le joueur qui choisit si tel ou tel sujet est de gauche ou de droite. Vient alors un petit écran qui annonce si le joueur est en majorité ou en minorité, selon le pourcentage départageant le nombre de réponses. Pas de mauvaise ou bonne réponse cependant, pas de game over ici, les plus ou moins 50-50 sont innombrables ; fun fact : la liberté a été désignée de droite par seulement 17% des votants, comme quoi… Alors droite et gauche se confondent doucement et gentiment jusqu’à finalement s’effacer. Et c’est sûrement l’autre sous-texte du film de Pier –re et Plein les pixels, qui semble dépasser dans une moindre mesure le cadre du média. Ce concept binaire est mis à mal. Chez ceux qui font la politique ça semble de plus en plus être la prise de décisions et le libre arbitre qui décident ou définissent l’orientation politique. Tout le film prend pour cible Macron, président qui ne se revendique jamais publiquement de droite. Il n’y a plus de valeurs. Et chercher une orientation politique à un média aussi prolifique et disparate que le jeu vidéo parait absurde. Sinon autant considérer bêtement tous les joueurs de droite. Ça serait donc moi, joueur, par mon libre arbitre et mes agissements qui déciderait quel discours je veux comprendre du jeu. Inside (Playdead, 2016) par exemple peut être sujet à d’innombrables interprétations. Parmi elles des interprétations foncièrement politiques voire militantes, sur le contrôle des masses et l’asservissement des classes ouvrières (jeu de gauche ?), ou encore des interprétations moins politiques comme celle suggérant la métaphore du cancer (ici : https://www.reddit.com/r/Games/comments/4sctkj/the_meaning_of_playdeads_inside/). Si toutes celles-ci sont acceptables et plus ou moins valables, la plus intéressante n’est pas militante vers un courant politique mais n’est pas apolitique pour autant car elle délivre un discours critique sur un mode de fonctionnement propre au jeu vidéo. Le regard politique que portent les développeurs s’incarne vis à vis de son industrie et de son concept : Inside serait l’allégorie de l’illusion du contrôle par le joueur de jeu vidéo. Les occurrences des mécaniques de contrôle, le régime totalitaire fictif, enfin les composantes de la fin cachée qui consiste à débrancher une prise et qui a pour conséquence l’arrêt de contrôle du joueur de son avatar sont autant d’éléments qui alimentent cette théorie. Et si l’on conclut par non, le jeu vidéo n’est pas de droite, ce n’est pas pour se dédouaner, se libérer d’un lourd poids (ou parce qu’on a trouvé tel ou tel jeu franchement à gauche !), mais bel et bien parce que tout jeu peut avoir des champs discursifs multiples, voire infinis selon l’appréhension et la participation du joueur. En attendant, la réflexion proposée par ces singuliers youtubeurs vaut le détour et semble, elle aussi, infinie. Puis elle permet aussi enfin de comprendre pourquoi on est aussi mauvais à Overcooked.

Jean-Baptiste Heimburger.

La fin secrète d’Inside

overccooke
Overcooked

À la droite du jeu, je vous salue manette, par Pier –re et Pierre. Musique : Anonymous 420 Chaîne de Pier –re : https://www.youtube.com/channel/UCcElGW0bhK4Wd5f8fluj0Cg Chaîne de Plein les Pixels : https://www.youtube.com/user/pleinlespixels En ligne depuis : Mars 2019

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :