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Birth of a Nation est le film que réalise Nate Parker en 2016. Le film se présente comme le biopic de Nat Turner, esclave noir qui mena une révolte dans le comté de Southampton en Virginie, en 1831, contre les colons blancs. Étant donné le contexte historique et socio-politique présent, la question de la mémoire est prépondérante. Effectivement, cette mémoire se construit à travers l’enfer que fut l’esclavage au XIXe siècle dans le sud des Etats-Unis. Cette mémoire est véhiculée à travers un personnage emblématique qui est Nat Turner, enfant au début du film, puis ensuite adulte. Ainsi, le témoignage d’une époque s’effectue par le biais du point de vue d’un enfant qui par la suite, devient un adulte, et cet adulte jouera le rôle de mener une révolte des dominés contre les dominants.

Ce qui fait la particularité du cinéma noir américain, notamment grâce au cadre dans lequel il évolue aujourd’hui, est sa capacité intrinsèque à dénoncer une société qui ne permet pas à la nouvelle génération de grandir correctement. Pour ce faire, le cinéma noir américain met en scène ce que nous appellerons des rites de passage, à savoir des rituels qui permettent la transition entre deux états. Généralement, il sera question de passer d’un âge insouciant, ignorant, à celui conscient, et interrogateur, vis-à-vis de la société dans laquelle nous vivons, et quant à l’avenir que celle-ci peut offrir à une communauté en particulier, à savoir ici, celle afro-américaine. Pourquoi la nécessité de montrer de tels rites ? Pour justement dénoncer le fait qu’ils se font rares chez les afro-américains, tandis qu’aujourd’hui la grande majorité de la population carcérale est constituée de noirs américains, et que nombreuses sont les familles privées d’un parent sur deux. Ainsi, nombre de films dénoncent l’urgence d’éduquer et préserver les enfants en manque de repère, tel les films de Spike Lee (Jungle Fever, He Got Game, etc.), ceux de John Singleton (Boyz N The Hood, Higher Learning, etc.), ou encore ceux réalisés ces dernières années (par exemple, Moonlight de Barry Jenkins).

Ainsi, beaucoup de films noirs américains interrogent la place des enfants dans la société, qui, innocents, tendent, à cause d’un événement particulier, à devenir pleinement conscients du sort que celle-ci peut leur offrir : c’est le cas notamment de la fille d’Oscar Grant à la fin de Fruitvale Station de Ryan Coogler (2013), où l’enfant, n’étant pas encore au courant que son père vient de se faire tuer par un policier, regarde sa mère qui n’arrive pas à lui annoncer la terrible nouvelle. C’est aussi le cas de Dayton, le fils de Bambi Jones dans Imperial Dreams de Malhek Vitthal (2014). Bambi Jones est un ex-taulard tout juste sorti de prison, qui doit venir aux besoins de son fils alors que la société ne lui accorde aucune aide pour qu’il puisse se réintégrer. Aussi, l’oncle de Bambi, qui est un mafieux, incite son neveu à reprendre ses activités illicites, ce que ce dernier refuse. Conclusion : n’ayant nulle part où aller, où être hébergé, Bambi vit avec son fils dans une voiture.

Les enfants sont les cibles privilégiées du système qui les condamne en même temps qu’il condamne leurs parents. Là est le rapport avec le contexte historique durant lequel ces films sont produits, comme on peut le constater avec les manifestations très importantes qui ont eu lieu à Ferguson, en août 2014, après la mort de Michael Brown, puis à Baltimore, en avril 2015, après celle de Freddie Gray. Sans oublier les autres très nombreuses personnes tuées par balles ou entre les mains de la police : Trayvon Martin à Sanford (Floride), le 26 février 2012 ; Eric Garner à New York, le 17 juillet 2014 ; Walter Scott à North Charleston, le 4 avril 2015, etc. De cette multiplication des crimes racistes naissent de nombreuses associations ou mouvements militants comme Black Lives Matter. De même, en parallèle, intervient une nouvelle génération d’intellectuels noirs qui interrogent la place de la jeunesse afro-américaine dans la société d’aujourd’hui. Parmi eux, nous retrouvons Ta-Nehisi Coates, célèbre pour son essai Une Colère Noire : Lettre à mon Fils, dans lequel il écrit :

« Les Noirs aiment leurs enfants de façon un peu obsessionnelle. Vous êtes tout ce que nous possédons, et vous venez à nous en étant déjà vulnérables. Je crois que nous préférerions vous tuer nous-mêmes plutôt que de vous voir tués par les rues créées par l’Amérique [1] ».

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John Boyega et Ethan Coach dans Imperial Dreams (2014) de Malhek Vitthal
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Ariana Neal dans Fruitvale Station (2013) de Ryan Coogler

Ainsi, la place des enfants dans le cinéma afro-américain de ces dernières années reste prépondérante. Au début de The Birth of a Nation, Nat Turner est un petit garçon noir qui se fait remarquer rapidement par ses propriétaires par son goût précoce pour la lecture. Sa maîtresse, Elizabeth Turner, ne manque pas de lui mettre entre les mains un exemplaire de la Bible. Dès lors, le jeune Nat commence sa vie de prêcheur. Il lit des passages du livre sacré durant la messe, avant que son maître, Benjamin Turner, ne décide juste avant de mourir qu’il doit retourner travailler dans les champs de coton. Toutefois, Nat continue à lire la Bible auprès de ses frères et sœurs de couleur, le dimanche. Par la suite, son nouveau maître, Samuel (le fils de Benjamin) est rémunéré en emmenant Nat avec lui pour qu’il prêche la bonne parole auprès des esclaves noirs qui refusent de travailler pour leurs maîtres.

L’idée de rite de passage est fondamentale dans le film de Nate Parker : tout d’abord, parce que Nat Turner commence sa vie de jeune adulte en tant que prêcheur pour la cause des colons avant d’interpréter la Bible dans un sens opposé, et donner raison à la révolte des esclaves contre les blancs. Aussi, Nat Turner est au début du film, un petit garçon « baptisé » par ses semblables, au cours d’une cérémonie, durant laquelle le jeune Nat est inspecté par un prêtre. Ce dernier inspecte les boules de chair que l’enfant présente sur son torse nu, et affirme : « Pour nos ancêtres, notre peuple évoluait au rythme des enfants ». Assises autour du feu, des femmes nues peintes de blanc, effectuent une sorte de danse transcendantale, de manière synchronisée. Le procédé cinématographique mis en place, par le gros plan sur le visage de Nat enfant, le son des percussions africaines qui monte en crescendo, et la phrase que le prêtre répète incessamment à la fin de la scène, « on doit l’écouter », accorde le sentiment que Nat Turner accomplira de grandes choses dans des temps à venir, qu’il est un « être élu ».

Le jeune Nat fait aussi un cauchemar au début du film : celui d’être poursuivi par des figures maléfiques, masquées et camouflées par les arbres et les longues capes noires qu’elles portent. Le jeune Nat, ici peint tout en bleu, se faufile dans la forêt en courant. Là encore, les percussions se font entendre, et le son extra-diégétique se fait de plus en plus fort au fur et à mesure que la traque se poursuit. Avant de sortir de son cauchemar, le jeune Nat est confronté au Nat adulte, ici peint tout en blanc, vu de dos, et genoux au sol, la tête baissée et tendant les bras, comme si ce dernier s’offrait en sacrifice. À la toute fin du film, celui-ci se lève, se retourne et fait face à la caméra et aux figures maléfiques qui terrifiaient le jeune Nat. Les deux êtres d’une même personne, mais n’ayant pas le même âge, sont ici présents au sein du cadre, l’un peint de bleu (l’enfant) et l’autre peint de blanc (l’adulte). Le grand Nat avance d’un air déterminé vers ces figures qui se cachent entre les arbres. En arrière-fond sonore, une voix enfantine chante un air africain. À travers les deux séquences mentionnées ci-dessus, Nate Parker montre la nécessité de sauvegarder des coutumes d’origine africaine. Cette sauvegarde s’effectue via la transmission de ces coutumes à un enfant, qui deviendra adulte, et se battra pour que la mémoire perdure.

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Nate Parker et Tony Espinosa dans The Birth of a Nation (2016) de Nate Parker

Si le rite de passage d’un état à l’autre se produit grâce au baptême « africain », celui chrétien traditionnel (tel qu’il est pratiqué dans les rivières et les fleuves du Sud des Etats-Unis au XIXe siècle) traduit ce même sentiment d’ascension d’une personne, et par la même occasion, un sentiment de sauvegarde de certaines valeurs ou coutumes. Durant le film, Nat baptise un blanc, ce qui aura pour conséquence d’attiser le courroux de son maître qui craint d’être la risée de la région, après que ce soit l’un de ses esclaves qui ait pratiqué le baptême chrétien sur un blanc. Aussi, le mariage est mis en scène dans le film de Parker à travers celui de Nat avec Cherry. Durant la cérémonie, la caméra filme les différentes étapes à suivre pour officialiser l’union sacrée. Cela passe par le petit saut au-dessus du balai, le discours de la grand-mère qui déclare Nat et Cherry, mari et femme, ainsi que leur baiser.

À travers la mise en scène du baptême (d’origine africaine ou chrétien), puis le mariage, le film de Nate Parker questionne ce que l’on peut considérer comme « la naissance d’une nation ». À savoir en quoi la religion chrétienne participe à la naissance d’une nation et à sa mutation, par les différents rites qu’elle peut faire pratiquer aussi bien aux dominés, qu’aux dominants. Il en est de même pour la cérémonie dont Nat est sujet au début du film, et qui se raccroche de manière intrinsèque à la culture africaine, et qui est un rite de passage qui concorde avec la nouvelle interprétation qu’a Nat étant adulte de la Bible. Les rites de passage dénotent d’un changement dans la société, tout comme de l’évolution des protagonistes. Effectivement, les rituels auquel Nat est sujet lui offrent une manière différente d’interpréter la Bible (au lieu de se soumettre, il se rebelle) et marque son avancée dans la vie (le baptême et le mariage).

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La conséquence de ce passage d’un état à un autre est importante, parce qu’à la fin de The Birth of a Nation, alors que Nat se fait pendre en place publique, la caméra effectue un fondu enchaîné entre le regard d’un jeune noir et celui des recrues noires américaines qui se battent pour l’abolition de l’esclavage durant la guerre de sécession. De plus, lors de la scène de pendaison, s’effectue une transition entre une religion et une autre : Juste avant d’arriver sur les lieux où Nat Turner se rend aux blancs pour se faire pendre, un chant d’origine africaine est chanté par une voix enfantine en son extra-diégétique, l’acte de pendaison effectue le glissement vers l’imagerie chrétienne avec le corps de Nat Turner qui est soulevé par la corde que tire le bourreau. Effectivement, la caméra accompagne sa levée du sol comme si le personnage se rapprochait du ciel. Dans le plan d’après, une femme noire filmée en contre-plongée et habillée comme un ange apparaît. Ici, la transition est évidente, et signifie que le paradis chrétien est ouvert au descendant africain. Ainsi donc, Nat Turner devient une figure de martyr qui s’est sacrifié pour le salut de sa communauté.

En conclusion, le film de Nate Parker questionne aussi bien la mémoire véhiculée par un personnage à qui on avait prédit un avenir hors du commun, dans un contexte particulièrement douloureux, qu’il ne présente l’évolution d’une nation à travers les rituels qui fondent son identité et qui permettent à chaque concitoyen de passer d’un stade de la vie à un autre. Si dans le film de Parker, le jeune Nat Turner décide de se rebeller, c’est parce qu’il a été témoin des horreurs commises par les blancs, mais aussi parce qu’il a été préparé pour ça ; parce que durant tout le récit, il a grandi et de l’état infantile, il est passé à celui conscient et vindicatif. Aussi, parce qu’il a été sujet à certains rituels qui l’ont aidé à grandir, il a par la même occasion, porté sur ses épaules, le poids de certaines coutumes ancestrales, et s’est battu, pour conserver la mémoire de ses ancêtres, tout en faisant sienne la religion qu’on lui a imposé durant sa vie d’esclave.

Quentin Flaicher

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[1] COATES, Ta-Nehisi, Une Colère Noire : Lettre à mon Fils, Paris : édition J’ai Lu, 2015, p.105


The Birth of a Nation (2016, 120min) Réalisation et scénario : Nate Parker Montage : Steven Rosenblum Image : Elliot Davis Musique originale : Henry Jackman  Production : Bron Studios, Mandalay Pictures, Phantom Four et Tiny Giant Entertainment


images : The Birth of a Nation (Nate Parker, 20th Century Fox, 2016), Imperial Dreams (Malhek Vitthal, Netflix, 2014), Fruitvale Station (Ryan Coogler, DCM Filmverleih, 2013)

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