kikujiro

« Notre rêve à tous était d’être yakuza : ils avaient une telle prestance, une telle allure… Ils étaient nos héros, au même titre que les champions de base-ball. Devenu adulte, je pense avoir le devoir de montrer aux jeunes la réalité de ces gens, leur cruauté, leur côté effrayant. Ils sont tellement présents dans la société… À chaque étape de la vie du japonais moyen (école, université, boulot…), ils tirent les ficelles. Eux-mêmes, ou leurs pendants légaux que sont les hommes politiques, traitent la population avec le plus grand mépris.[1] »

Dans L’été de Kikujiro (Kikujiro no Natsu, 1999), Takeshi Kitano prolonge sa série de portraits de personnages marginaux au sein de la société japonaise. Si jusqu’ici, ses films les plus connus présentaient des portraits de yakuza ou de policiers cherchant à s’émanciper d’un collectif oppressif patriarcal et violent par le voyage, Kitano adopte dans ce film le point de vue d’un personnage à contre-pied de ceux-là : un enfant, nommé Masao. S’il décide de faire son sac et de partir en voyage, c’est dans l’espérance de ne pas avoir à passer l’été seul. Il n’a jamais connu son père, et sa mère est partie travailler dans une ville lointaine — c’est elle qu’il cherche à rejoindre, seul dans un premier temps. Il est accompagné dans son voyage d’un homme d’une cinquantaine d’années Kikujiro, bien qu’il ne le connaisse pas et que l’on découvre plus tard qu’il s’agit d’un yakuza repenti. Dans les films de Kitano, l’accent est d’avantage mis sur la fuite comme vecteur du voyage. Les personnages kitaniens fuient un endroit, un système et des personnes. Déjà marginalisés, ils s’échappent du système qui les constituait en tant qu’individu et en tant que clan pour atteindre ce que Benjamin Thomas nomme l’ « outre-marge[2] ». Dans Hana-Bi (1997) et Sonatine (1993) par exemple, les personnages kitaniens sont poursuivis par des yakuza. Ils fuient la violence par le jeu, et atteignent un état régressif pour se soustraire de la violence qui les constituait alors. Ceci résumé (très succinctement), qu’en est-il du voyage dans Kikujiro no Natsu ?

Masao

Les personnages ne sont cette fois-ci plus motivés par la nécessité de fuir, mais par le désir d’atteindre un lieu. Le vecteur du voyage est renversé. Bien qu’il existe implicitement une fuite de la violence très marquée, elle ne survient qu’au cours du voyage et n’est plus la cause essentielle de celui-ci. Kikujiro découvrira que Masao et lui ont vécu la même enfance, empreinte d’une violence silencieuse : l’absence des deux parents. L’œuvre de Takeshi Kitano aborde l’impossibilité d’un individu à trouver sa place dans un collectif (en l’occurrence la famille), et le fait qu’un individu se tourne vers un clan yakuza afin de trouver sa place dans un collectif. C’est ce que l’on déduit de l’histoire de Kikujiro. Cette scène fondamentale fait résonner ses mots : « Il est pareil que moi ». C’est à la fois un constat présent et une angoisse concernant le futur : Kikujiro se reconnait en Masao et il ne veut pas que le jeune garçon emprunte le même chemin. 

Masao finit bien par retrouver sa mère, elle a cependant refait sa vie en compagnie d’un homme avec lequel elle a eu un enfant. Masao observe impuissant cette découverte tragique tandis que Kikujiro est inquiet de voir le même schéma se répéter : un enfant constate son impossibilité à trouver sa place au sein d’une famille. La violence de la scène entraîne la fuite de Masao, en larme, vers la plage. Sans que trop de mots ne soient prononcés, Kikujiro se substitue progressivement à une figure paternelle. Masao, en saisissant la main de Kikujiro, lui indique qu’il sera « Tonton » le temps du voyage retour. Kikujiro rencontrera alors divers personnages qui deviendront à leur tour des « tontons », formant ainsi un clan de substitution, et détournant Masao de la violence de son histoire familiale (et par conséquent, celle des yakuza), au moins le temps de l’été, le temps du voyage.


[1] Takeshi KITANO, « Le héros sacrilège » – entretien avec Stéphane DELORME, HK Magazine n°1, janvier 1997

[2] Il s’agit du titre de son ouvrage monographique : Takeshi Kitano : Outre-marge, Aléas, 2007


Kikujiro no Natsu (1999, 116min) Réalisation et scénario : Takeshi Kitano Photographie : Katsumi Yanagijima Direction artistique : Norihiro Isoda Décors : Tatsuo Ozeki Montage : Takeshi Kitano et Yoshinori Ohta Musique : Joe Hisaishi Production: Bandai Visual Company, Nippon Herald Films, Office Kitano, Tokyo FM Broadcasting Co. 


Partie 1/7 : A l’aube du deuil
Partie 2/7 : Le journal intime de Nanni Moretti, voyages en terres cinéphiles

Partie 3/7 : Don Orson Welles, réalisateur du Quichotte
Partie 5/7 : Du côté de Belfast

 

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