Sans titre-1

Réalisé par Orson Welles à partir de 1957, monté par Jess Franco en 1992 [1], Don Quichotte fait partie des nombreux films inachevés du réalisateur parvenus en l’état de bribes, sans qu’un guide ne soit disponible pour se retrouver dans cet amas de chutes et d’essais. Welles a travaillé sur ce film avec une énergie intacte au fur et à mesure des années, sans script et en improvisant, pour livrer un film hospitalier, ouvert à l’accident et aux changements. Plus les années s’accumulaient, moins Welles avait le désir de l’achever : en 1975, il projetait d’en faire un essai sur l’Espagne ; en 1981, il déclarait au critique Jonathan Rosembaum que la sortie du film n’était pas encore prévue, mais que le titre était déjà tout trouvé « When Will You Finish Don Quichotte ? [2] »

De quoi rend compte alors ce montage de 1992 édité par Jess Franco ? Peu du projet initial de Welles, bien qu’un monologue où Welles explicite ses intentions : faire un film sur l’immuable et l’éphémère de l’Espagne à travers ce qui s’apparente à une quête pour retrouver l’enchantement que lui suscite ce pays. Jess Franco fait de ce montage presque un journal de tournage, voire un carnet de croquis. Don Quichotte était devenu un film privé où Welles pouvait laisser libre cours à la nostalgie que le pays lui suscitait, comme s’il s’était aménagé le droit d’aller et venir à loisir sur une terre de merveilles.

Franco ne débute pas le film par ce qui en serait logiquement la séquence d’ouverture, qui reprend par ailleurs les premières lignes du roman avec la voix off d’un narrateur, mais par une succession de plans où une Mercedes noire s’avance dans les rues, sa carrosserie reflétant les bâtiments alentours ; en sort alors Orson Welles caméra à la main, prêt à filmer. Don Quichotte porte alors non seulement le projet initial de Welles mais inclurait également dans son montage des passages de documentaires gravitant autour du projet [3].

01 Don Quichotte Welles

L’ouverture de Jess Franco établit alors d’emblée une analogie entre Orson Welles et son duo de personnages : trois nomades aussi bien étrangers que familiers de l’Espagne, sillonnant le pays à cheval ou en voiture, dont la quête est la folle tentative de sauver ce qui peut l’être d’une Espagne millénaire. Welles est traité ici comme un personnage au statut double dans le récit : c’est un réalisateur qui vient faire un film sur Don Quichotte dont Sancho apprend l’existence à la télévision, dans un curieux renversement.

La présence de Welles est rendue possible grâce à cette voiture qui est un moyen de transport entre la fiction et la réalité, entre l’entrée dans la fiction et la fuite de celle-ci. Elle est la condition même de la fabrication du film et en est presque aussi essentielle que la caméra : plusieurs travellings embarqués ont été tournés dans la voiture ; dans une autre séquence, on la retrouve dans l’arrière-plan remplie de matériel pour un tournage. La Mercedes rutilante est aussi importante pour Welles que Rossinante l’est pour le Quichotte. Au cheval et à la lance de Don Quichotte se substituent une voiture et une caméra à la manière d’un prolongement, comme si Welles était désigné comme un descendant de ce duo pittoresque et son film comparé à la célèbre charge du chevalier sur les moulins.

Cette version de Don Quichotte est certes boiteuse. Certains choix sont même franchement de mauvais goût. Elle ne rend pas compte de ce que le film aurait pu être et bien des séquences, pourtant disponibles, n’auraient pas été gardées. On y décèle quelques intentions de Welles mais il devient difficile de déterminer à qui attribuer la parenté de tel enchainement de plans ou de séquences : est-ce une intention ou une interprétation ? Peut-être faut-il mieux laisser ces interrogations de côté et se concentrer sur ce que Franco a maladroitement tenté de transmettre à travers ce montage. Faire sien le projet original de Welles : voir Don Quichotte déambuler dans l’Espagne contemporaine, revoir Orson Welles habiter un plan.

Célestin Ghinéa


[1] Jess Franco fut assistant pour Welles sur le film Falstaff (Chimes at Midnight, 1965)
[2] Rosembaum, Jonathan « When Will — and How Can — We Finish Orson Welles’s DON QUIXOTE? (expanded version) » [en ligne] consulté le 20/01/19, http://www.jonathanrosenbaum.net/2018/05/when-will-and-how-can-we-finish-orson-welless-don-quixote-expanded-version/
[3] La RAI avait commandé à Welles une série documentaire intitulée Nella Terra di Don Chisciotte (In the land of Don Quichotte) diffusée entre 1964 et 1965


Don Quichotte (1992, 116min) Réalisation : Orson Welles Scénario : Orson Welles, à partir du roman El ingenioso hidalgo don Quixote de la Mancha de Miguel de Cervantès. Javier Mina et Jess Franco pour l’adaptation des dialogues en espagnol Production : Patxi Irigoyen, Oja Kodar, Francisco Lara Polop, Alessandro Tasca. Image : Juan Manuel de la Chica, Jose Garcia Galisteo, Manuel Mateos, Ricardo Navarette, Edmond Richard, Giorgio Ponti Montage : Jess Franco pour la présente version Musique : Daniel White Casting : Francisco Reiguera, Akim Tamiroff, Pepe Mediavilla (doublage espagnol de Don Quichotte), Juan Carlos Ordonez (doublage espagnol de Sancho Panza), Constantino Romero (narrateur espagnol)


images : Don Quichotte (Orson Welles, El Silencio, DR, 1992)


Partie 1/7 : A l’aube du deuil
Partie 2/7 : Le journal intime de Nanni Moretti, voyages en terres cinéphiles
Partie 4/7 : Un Road Movie à pied
Partie 5/7 : Du côté de Belfast

Un commentaire sur « L’invitation au voyage : Don Orson Welles, réalisateur du Quichotte (3/7) »

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