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Le cinéma occupe une place particulière, parfois centrale, dans les films de Nanni Moretti. Depuis la salle de cinéma jusqu’au tournage d’un film dans le film, les occurrences sont nombreuses au fil de son œuvre. Dans Journal Intime (1994) le cinéma apparaît en filigrane au cours de ses déplacements, de ses voyages. Il semble de fait souvent convoqué dans une forme d’interrogation politique. En premier temps le souvenir cinéphile et cette réflexion s’inscrivent au bout d’une opposition entre deux cinémas. Celui, contemporain, de James McNaughton, réalisateur d’Henry, portrait d’un serial killer (1990), et celui de Pier Paolo Pasolini, un cinéma regretté.

Après son trajet en vespa dans les rues de Rome, Nanni rentre dans un cinéma où est projeté Henry. Il est dépité face à la violence du film. Lorsqu’il quitte l’établissement, le bruit permanent de la séance laisse place à un calme paroxystique. Dans ce passage non dénué d’humour, c’est avec amertume que le cinéaste juge ce nouveau cinéma totalement gratuit et abscons dans son utilisation et son exposition de la violence. La séquence suivante est introduite par plusieurs magazines affichant en une le portrait de Pasolini. La musique surgit doucement sur le visage du poète, un extrait du Köln Concert, partition de piano improvisée par Keith Jarret. Le voyage que Moretti fait ensuite est aussi improvisé. Il nous l’apprend en off, il n’est jamais allé sur la plage d’Ostie où le cinéaste a été assassiné. Comme un pèlerinage, un retour aux sources, on le suit sur sa Vespa pendant toute la durée du plan. Dans cet enchainement de séquences, Moretti oppose la violence – qu’il juge – gratuite de Henry à la violence consciente et politisée du cinéma de Pasolini. Ce premier voyage cinéphile illustre le point de vue de Moretti sur la dépolitisation du cinéma ou des autres médias.

Plus tard dans le film, Nanni cherche l’inspiration pour un nouveau scénario. Il parcourt avec son ami Gérardo l’archipel des iles éoliennes. Dans cette partie, Moretti convoque par exemple implicitement L’Avventura (1960) en parcourant l’île de Panarea, comme Michelangelo Antonioni avant lui. Il évoque aussi avec beaucoup d’ironie ses contemporains, le compositeur Ennio Morricone, le directeur de la photographie Vittorio Storaro, dans une scène où le maire fantasque de Stromboli expose son projet insensé : créer un immense plateau de cinéma sur l’île avec tous les grands noms italiens, afin de muséifier un paysage en vertu d’un héritage culturel bafoué, à des fins purement commerciales.

C’est là, aussi, qu’il est aisé de déceler cet autre souvenir de cinéma durant le voyage qu’est Stromboli (1950), sans jamais pour autant évoquer son auteur, Roberto Rossellini. Pendant le voyage, Gerardo passionné de littérature est privé de ses occupations et n’a pour se consoler qu’une télévision qui diffuse Amour Gloire et Beauté, « soap-opéra » américain dont il s’éprend subitement avec addiction. Lorsqu’ils atteignent l’île au volcan, ils décident de monter à son sommet. Au bout de la randonnée, ils aperçoivent un petit groupe de touristes américains. Gerardo demande alors à son ami d’aller leur demander les destins futiles des personnages du soap car les américains sont alors plus avancés dans les épisodes. Par la suite, alors qu’il se dirige vers le groupe, Nanni oublie plusieurs fois les missives de Gerardo et les lui redemande en hurlant. Les histoires ridicules de triangles amoureux envahissent l’espace mythique où évoluait à la fin Ingrid Bergman dans le film de Rossellini.ILLUSTRATION.png

Si c’est une question sur le changement du dispositif et des images qui les accompagnent, du cinéma à la télévision, la séquence sur Stromboli révèle aussi de façon sous-jacente que la culture de masse d’hier a changé, la culture de masse d’aujourd’hui est la télévision. Par l’utilisation de ce modèle de divertissement contemporain, c’est bien entendu la télévision dans son ensemble qui est représentée ici, et plus particulièrement son usage par Silvio Berlusconi. Le programme américain apolitique est implicitement comparé aux programmes de divertissement sur la chaîne du politicien italien, programmes qui endorment les masses et les écartent de toute idéologie et conscience politique. Moretti semble en effet bien nostalgique d’une culture populaire du cinéma, d’un art, au service du peuple, qui pouvait alors articuler une émancipation, une subversion. Le voyage cinéphile aboutit à un constat, une réflexion sur les dérives de la société contemporaine, les dérives de l’art et des médias et l’usage néfaste des puissants de ces divers médias.


Journal Intime (Caro Diario, 1993, 100 minutes) Scénario, Réalisation : Nanni Moretti Photographie : Giuseppe Lanci Montage :  Mirco Garrone Musique : Nicola Piovani Acteurs principaux : Nanni Moretti, Renato Carpentieri Production: Sacher Film


images : Journal Intime (1993, Banfilm / Sacher Film / La Sept Cinéma / StudioCanal)


 

Partie 1/7 : A l’aube du deuil
Partie 3/7 : Don Orson Welles, réalisateur du Quichotte
Partie 4/7 : Un Road Movie à pied
Partie 5/7 : Du côté de Belfast
Partie 6/7 : Horizon perdu, chemin retrouvé
Partie 7/7 : James Gray, partir et être ici

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