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La rédaction d’Amorces s’engage chaque année à livrer une anthologie de textes en partenariat avec le cinéma L’Ecran à Saint-Denis et Les Journées Cinématographiques Dionysiennes. Cette année la thématique était « L’invitation au voyage ».
Certains cinéastes ont une pratique nomade du cinéma, parfois par choix, parfois par un concours de circonstance. C’est comme si les films naissaient de rencontres fortuites, d’accidents. Et dans leurs récits, cette question de l’accident est toujours centrale et sans cesse reposée, rejouée, comme si le monde en dépendait.
Plusieurs questions autour du voyage seront abordées au cours de cette anthologie mais tous sont animés par une même question, peut-être la plus difficile et la plus évidente, où se mêle l’espace et le temps : où suis-je ?


Train de nuit (1959) s’ouvre sur un escalier : les gens se précipitent, cherchent à se frayer un chemin dans l’effet de masse apporté par la plongée. Dans la gare, l’élan du voyage, l’impatience du départ, bousculent les personnages entre eux. Sac ou radio sous le bras, les passagers montent à bord de leur wagon. La caméra suit les corps qui parcourent un couloir, puis vient prendre place à l’intérieur, en captant l’entrée des derniers arrivants. Le train démarre.

Jerzy Kawalerowicz installe ses deux protagonistes dans la même cabine du wagon-lit : Jerzy (Leon Niemczyk) et Martha (Lucyna Winnicka) obtiennent tous deux leur place par un fâcheux hasard. Jerzy en rit et invente une romance à bord d’un train qui “file vers l’inconnu”. Tandis que les deux personnages souhaitaient un voyage en solitaire, le confinement du train influence les rapports entre les passagers et les rapproche. Lors de l’arrivée de Jerzy, un travelling arrière le suit se frayant un chemin dans le couloir étroit du wagon. La proximité des corps et le poids des regards sur lui induisent une première vague de vigilance. Les passagers se croisent, s’observent puis échangent dans les compartiments serrés qui les réduisent au paraître. Ainsi, les reflets, ceux des ombres ou des miroirs, abritent la méfiance de l’autre et de soi. Jerzy qui regarde derrière ses lunettes noires par exemple ou bien Martha au-dessus de son livre, isolent un regard souvent couvert ou découvert. Cacher ou montrer incessamment, sont des gestes qui se lient aux déplacements répétés des passagers entre la cabine et les fenêtres du couloir. Le doute se glisse sous ces allers-retours. Les voyageurs plongent leur attention vers une réalité déformée par la vitesse du train pour y trouver une issue.

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La lumière met en avant les corps crispés dans un décor limité. Cette atmosphère oppressante atteint son paroxysme lorsque les passagers apprennent soudain la présence d’un meurtrier présumé à bord du train. Les couloirs restreints rapprochent les voix entre elles pour propager la rumeur. La sensation d’angoisse et le conflit permanent maintenus par l’environnement des passagers sont orchestrés par le son. La déception, la colère ou encore la tristesse sont accompagnées par les cris du train et les rails qui tremblent sous son poids. Ces rails tracent un parcours, un chemin, une ligne pré-dessinée dont quiconque ne peut dévier et expriment les pulsions bridées des passagers.

Une seule voie est possible, celle de la paranoïa. Le besoin soudain de répondre à la peur pousse les passagers à courir après le présumé assassin descendu du train. Les personnages se donnent à l’impression de liberté et à l’exploration de leurs frustrations en traversant l’étendu du champ jusqu‘au bouc émissaire. Ils sont lâchés tel un troupeau de chiens dont les aboiements résonnent en fond. Le désespoir de l’homme poursuivi, est brusquement étouffé sous l’agressivité des prédateurs. L’œil menaçant de la caméra capte en plongée la meute saisissant l’individu au sol. Puis les hommes se détachent et les visages de regret défilent. De retour dans le train, l’un des passagers appelle à observer les ombres qui se dessinent au loin. Les autorités et l’incriminé s’éloignent tandis que le spectateur s’interroge : est-ce la mort pour l’accusé ? Le devenir est en permanence questionné, pourtant “On ne peut rien prévoir” dit Jerzy.

Le voyage à bord du train de nuit laisse derrière les deux protagonistes la crainte et la culpabilité : la peur de l’au revoir et la rupture avec le passé. Le souvenir de l’effroi des camps et la recherche perpétuelle d’une identité, même sous le régime soviétique d’après-guerre, sont ici reflétés. Quel arrêt pour un avenir meilleur ? Jerzy Kawalerowicz laisse le train longer la mer et s’arrête. La caméra laisse découvrir l’avant du train au spectateur lors de son arrivée à destination. Une ouverture vers un champ libre, une possibilité d’avancer s’offre alors. Une allusion pleine d’espoirs pour un peuple qui cherche à se défaire des maux de l’Histoire.

Cloé Berton


Train de nuit (Pociag, Pologne, 1959, 99 min) Réalisateur : Jerzy Kawalerowicz Scénario : Jerzy Kawalerowicz et Jerzy Lutowski Image : Jan Lakowski Montage : Wieslawa Otocka Musique : Andrej Trzaskowski Son: Josef Bartczac


images : Train de nuit (Jerzy Kawalerowicz, Unzéro Film)


Partie 2/7 : Le journal de Nanni Moretti, voyages en terres cinéphiles
Partie 3/7 : Don Orson Welles, réalisateur du Quichotte
Partie 4/7 : Un Road Movie à pied
Partie 5/7 : Du côté de Belfast
Partie 6/7 : Horizon perdu, chemin retrouvé
Partie 7/7 : James Gray, partir et être ici

 

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