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Œuvre poisseuse, amère, sirupeuse, Ayka dresse l’état d’un personnage en fuite, dans la ville de Moscou emportée sous la neige. Par l’instauration d’une caméra naviguant au sein de la blancheur de l’espace, suivant de près Ayka, jeune femme errante échappée d’une maternité, l’œuvre est toute entière imprégnée par la sécrétion : celle du sang, d’abord, qui irrigue la chair des plans jusque dans leur surface.

Premièrement, c’est le sang rouge d’une boucherie de poulet, où l’animal, jeté dans l’eau bouillante, déplumé, vidé, ne devient plus que cette masse gisante dans l’usine crasseuse bâtie pour donner la mort. Avant la mort, la finalité de l’animal en masse non-reconnaissable – la viande – il y avait la naissance de nouveau-nés dans un lieu tout aussi impersonnel – la clinique. De la vie se perpétue le massacre de poulets déplumés à main nues par la jeune femme, avec la précision de gestes frénétiques, automatiques. Ayka dresse le parcours d’un personnage condamné à la vitesse, l’accélération. Travailler, manger, courir, trouver refuge, sont ces actions nécessaires à l’état de sa propre survie. En fuite, ces gestes ne sont que frénésie, précipitation, compulsion, dans un désir d’échapper à cette vie minuscule sortie de son corps. De cette longue escapade, le sang, rouge et visqueux, ne cesse d’étreindre la matière de l’image ; l’hémoglobine, ensuite, apparue à travers les jambes de la jeune femme courant dans la neige est comme un écho aux poulets sans vie de ce début de film. Par la brutalité crue de l’écoulement des différentes substances, Sergey Dvortsevoy, par la réalisation de ce cinquième film, instaure le malaise d’une œuvre profondément cruelle, suave. Du rouge, vient le blanc, élément d’une neige occupant l’entièreté des surfaces de la capitale Russe, surplus anormal qui jamais ne cesse de tomber du ciel. Parce que la ville est en proie aux précipitations d’un envahissement de la neige dû à des changements climatiques, Ayka se retrouve à devoir déblayer à l’aide d’une pelle les routes enneigées, noyées sous la pureté du blanc encore vierge de toute souillure – celle sortie du corps de l’animal comme de celui de Ayka.

Ayka_02_©SergeyDvortsevoy_small

Ces sécrétions comme autant de matières jaillissant du cadre, sont ces abcès provenant de l’intérieur du corps pour se poser à l’extérieur du plan, invoquant le caractère poisseux d’un assemblage de liquides distincts. Le blanc, laiteux, est celui qui s’échappe de la poitrine douloureuse de Ayka, dans l’impossibilité dès lors d’allaiter un être absent du film, resté en hors-champ, dans la maternité qu’elle vient de fuir. Cette nécessité d’allaiter, de rendre à son corps la satisfaction dont il a besoin, répond, dans une dernière partie, à ce plan suscitant dans le même temps un sentiment d’attendrissement puis de malaise : allongée sur la table de travail d’un vétérinaire, une chienne blessée au ventre allaite ses petits, en même temps que ceux-ci écorchent par leur maladresse, la blessure béante qui sort de son ventre. Sur la table d’opération, les gouttes de sang coulent méticuleusement pendant que les chiots tètent goulûment les mamelles remplies de lait, comme le sont les seins gonflés de Ayka, déambulant, encore et toujours dans la neige pour tenter de s’en sortir. Ces moments sont autant d’instants tangibles de réalisme, obligeant le spectateur comme le personnage à se cogner contre le cadre d’une réalité visqueuse, brute, vaine.

De ces substances salissant la surface de l’œuvre, vient se joindre en parallèle la condition de l’animal blessé, écorché. L’état du poulet radicalement banalisé de sa condition d’être vivant fait écho aux animaux domestiques, autant de chiens blessés, errants, invités dans le cabinet d’un vétérinaire amoureux des bêtes.
Pendant que l’animal ignoré meurt en silence, l’animal domestiqué trouve refuge auprès des hommes, et Ayka, seule, avance en quête de sa propre subsistance. De reconnaissance, parmi la cruauté de l’obscure réalité souillée des différents liquides, il n’y en a aucune. Seulement celle que l’on peut donner à soi-même. Seule, parmi la neige, peut-être que Ayka trouvera une solution à la continuité de son existence.

Léda Villetard


Réalisation :  Sergey Dvortsevoy  Scénario et dialogue : Sergey Dvortsevoy et Guennadi Ostrovsky Photographie : Jolanta Dylewska Montage : Sergey Dvortsevoy et Petar Markovic Casting : Samal Yeslyamova Production : Kinodvor (Russie) et Pallas Film (Allemagne) Distribution : ARP Selection Durée : 100 min Date de sortie : 16 Janvier 2019.


images : Ayka (Dvortsevoy, Kinodvor, Pallas Film)

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