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Roma s’ouvre sur un plan énigmatique qui débute en plongée totale sur un damier de dalles. Une eau sombre et savonneuse vient couvrir la surface, va et vient jusqu’à modeler distinctement le reflet du ciel encadré par deux hauteurs de bâtiments de part et d’autre, de façon à former en surcadrage l’image d’une porte.  À chaque fois que le reflet se fait le plus distinct, à la seconde près une nouvelle vague d’eau vient envahir le cadre et brouille les perspectives. Au cours de ce phénomène, un avion vient percer le fragment perceptible du ciel. Le plan s’achève sur un mouvement ascendant de la caméra qui révèle l’espace où se concentre le drame pendant la majeure partie du film, la maison d’une famille populaire sur le point d’éclater au début des années 1970 à Mexico, et au milieu, Cléo, leur domestique, personnage que l’on suivra tout au long du métrage. C’est sans doute le plus beau plan du film et pourtant déjà gâché par le texte du générique qui apparaît et disparaît progressivement. Pourquoi ne pouvait-on pas laisser ce plan dans son entièreté sans l’envahissement d’un générique venant obstruer le regard et la contemplation qui en découle ? 

Ce premier plan rentre en écho avec le dernier et annonce d’ailleurs tout le schéma narratif, les motifs répétés et les récurrences de mise en scène comme le surcadrage. Il y a déjà la dialectique entre le micro et le macro, l’intime et le grand monde, le flux de la mémoire caractérisé par la vague ; Alfonso Cuarón y évoque ses souvenirs d’enfance. Le motif de l’eau est quant à lui également revu dans la perte des eaux et la mer qui avale et tente de noyer la jeune fratrie sauvée par Cléo à la fin. Enfin, la mise en scène crée en permanence cette ambivalence entre le mouvement et la fixité, la vie et la mort, perdre une vie pour en sauver une autre. Quant à l’avion, il apparait dans le reflet, flouté, nébuleux pour annoncer d’une part le mensonge sur le départ du père pour les enfants – il est supposé partir pour son travail au Québec alors qu’en vérité il abandonne sa famille – et évoquer d’autre part l’espoir de liberté et d’une éventuelle émancipation pour Cléo.

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Ce qui peut apparaître comme une vraie qualité dans l’écriture induit en fait une vraie faiblesse pour le film, là où tout est schématisé, quadrillé jusqu’à sa fin, comme ce damier de dalles qui l’inaugure. La virtuosité apparente de la mise en scène est amoindrie par un processus systématique où chaque effet, chaque motif et chaque lien est répété ad nauseam. Le film semble se flatter dans sa construction, ses procédés de corrélations, ses effets de symétries dans la narration. Cela se ressent jusque dans le titre : Roma est le nom du quartier à Mexico où se situe l’action mais comprenez aussi Amor en miroir. À l’image de ses nombreux lents panoramiques, le film se déroule comme tel, un panoramique à 180 degrés, la situation initiale n’a que très peu de différences avec la situation finale. Notons que ces panoramiques sont absents dans la chambre de Cléo et sa collègue, la caméra ne peut pas se déplacer dans l’espace du fait de son étroitesse, c’est là les seules occurrences où le film tente d’aborder le rapport des classes. Pourtant, derrière chaque mouvement de caméra, chaque panoramique et chaque travelling, se ressent la machinerie. Le tout paraît finalement froid, systématisé et de fait artificiel. Cuarón semble se préoccuper davantage de sa technique que de ses personnages et leurs affres. Nous ne sommes jamais avec Cléo, nous n’épousons jamais son point de vue. Nous devons nous contenter de la regarder à distance, jamais son visage ne sera sujet, il est sans cesse noyé sous des arrière plans sophistiqués, noyé sous le grand monde et la grande Histoire. Cuarón adopte au final un système bien pauvre pour matérialiser ses souvenirs ainsi que les passages historiques ; la perception est omnisciente, elle n’est pas celle de ses sujets ; et la promesse d’un flux de vie constant induit par le premier plan est avortée. Si cette vague n’apparaît plus, il reste bien un prodigieux damier, ordonné et solide, mais finalement statique et glacial.

Jean-Baptiste Heimburger


Réalisation, scénario, image et montage : Alfonso Cuarón  Casting : Marina de Tavira, Daniela Demesa, Marco Graf  Production : Esperanto Filmoj et Participant Media Distribution : Netflix Durée : 135 min Date de sortie : 14 Décembre 2018 (Netflix)


image : Roma (Alfonso Cuarón, Netflix, 2018)

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