entretientinambordage

Créateur du site et du festival Sadique-Master, Tinam Bordage est spécialiste de la culture underground. Développant sa pensée autour du sujet, il a également écrit un essai sur la thématique de l’extrême qui aborde la question cinématographique à travers le prisme de la violence. Il nous paraissait donc évident de nous entretenir avec lui sur la place qu’il prend dans le milieu du cinéma horrifique, et de son avis sur les problématiques liées au genre.

Comment t’es venue l’envie de créer le Sadique-Master Festival?

J’ai voulu créer le Sadique-Master Festival (SMF) pour fédérer une communauté qui était virtuellement présente sur mon site. Mettre en place cet évènement permettait à tous les intéressés de se réunir et de donner une identité concrète à cette communauté qui peut dorénavant échanger et se retrouver autour de projections de films issus d’un cinéma trop marginal pour être reconnu, et ainsi d’ouvrir un peu plus une perspective sur cette culture.

En Europe et plus particulièrement en France, il y a de nombreux festivals de films de genres, comme l’Étrange Festival ou le LUFF (Lausanne underground film festival) qui sont liés à des cultures alternatives. Généralement, ces festivals proposent au moins une projection « underground » bien qu’ils ne se consacrent pas au cinéma extrême, contrairement au SMF dont la volonté est d’offrir une place centrale à cette culture en France. Forcément, ce cinéma étant très spécifique il n’attire pas le même nombre de spectateurs, mais ce n’est pas pour autant qu’il ne doit pas être représenté. Il suffit d’observer la croissance de fréquentation du festival pour comprendre qu’il était nécessaire de mettre en place un tel évènement.

Quelles ont été les difficultés liées à la création du festival ?

La première problématique était de trouver une salle, qui accepte d’accueillir un festival dont la thématique est le cinéma extrême et dont le titre ne jouait pas forcément en ma faveur (rire). Lors de la première édition, la collaboration avec le cinéma Les Trois Luxembourg ne s’était pas très bien passée, car la salle n’était pas aux normes et l’espace disponible pour accueillir les invités ainsi que les spectateurs n’était pas suffisant. Constatant la réussite de la première édition, le cinéma a voulu revoir les conditions du contrat de location à la hausse. Pour cette édition test, les conditions d’accueils et de projections étaient convenables, mais il nous était impossible d’envisager de continuer cette aventure dans de telles circonstances, nous avons donc dû chercher une nouvelle salle.

Après avoir démarché quasiment tous les cinémas d’art et d’essais de Paris, même ceux supposément ouverts, on s’est finalement associé au Cinéma Cinq Caumartin. Nous n’avons eu aucun souci pour nous faire accepter jusqu’à présent, sans doute car la spécialité de ce cinéma était autrefois la pornographie.

Trouver une salle était compliqué, mais faire subsister le festival l’est d’autant plus, car nous ne bénéficions d’aucune subvention. Les médias traditionnels et la presse spécialisée ne nous soutiennent pas, et la mairie nous refuse la donation d’un mécénat, car le festival est interdit aux mineurs. Malgré ces aléas, nous avons réussi à faire subsister le festival, et ce grâce aux spectateurs qui sont les principaux financeurs du Sadique-Master. Mais aussi grâce à notre équipe, qui est uniquement composée de bénévoles dont la volonté est de soutenir cette culture.


etlediableritavecmoi

Pourrais-tu nous parler de la communauté qui se rassemble autour des projections que tu organises?

Avant la création du festival, une communauté s’était développée autour de mon site, qui présentait des films issus du cinéma underground. Le site a permis de fédérer un certain nombre de personnes, et de faire connaitre le festival ainsi que de préparer les gens à ce rassemblement. Quand nous avons mis en place le festival, nous avions déjà cette audience à laquelle se sont ajoutés les amateurs de films extrêmes, puis avec le bouche-à-oreille, notre réseau s’est déployé. Différents univers se sont mêlés à notre communauté, le public de la musique underground, ceux qui baignent dans la mouvance gothique, puis les spectateurs qui écument les différents festivals de genres et les curieux en quête de sensations fortes. Peut-être ont-ils une sorte de prédisposition à aimer ce cinéma, car notre public évolue, mais reste très lié à ces cultures de marges.

Que recherchent ces personnes selon toi en se rendant dans un tel évènement ?

Je pense que chaque spectateur recherche différentes choses face à ce genre d’image. Pour ma part, je ressens la transgression comme un sentiment de liberté. Dans tous les cas, une expérience un tant soit peu intense attire toujours les gens. On a tous cette volonté de repousser nos limites et c’est parfois ce qui peut amener les spectateurs au Sadique-Master Festival. Lors de la 3e édition, il y a eu trois malaises durant la projection de Sacrifice de Poison Rouge, car le film était réellement dérangeant. C’étaient de vrais malaises, contrairement aux polémiques autour de Grave de Julia Ducournau, qui ont complètement desservi le propos de son film. Si nos spectateurs font des malaises à cause des films que nous projetons, qui sont démesurément violents, c’est que notre concept fonctionne. Créer un engouement autour de ça fait parler de nous et de ce que nous cherchons à véhiculer avec le festival.

Lors de la 4e et dernière édition, nous avons organisé une performance porno gore de Réalistik-fx qui a permis d’attirer encore plus de curieux et de repousser leurs limites en termes d’expériences. C’était une nouvelle façon de travailler la transgression, qui ouvre la perspective du festival et de la culture marginale par le biais d’autres médiums que le cinéma. Le Sadique-Master pourrait s’orienter vers d’autres projets comme des fanzines ou dans l’édition, tout dépend de ce qui pourrait être réalisable et viable. Pour l’instant il y a le festival, le site et mon livre Les dossiers Sadique-master Dissection du cinéma underground extrême sortie chez Camion Noir en 2017.

Nous avons remarqué que dans la programmation de ton festival tu tenais à une diversité culturelle et géographique. Cependant, les films français y sont rarement en compétitions, pourrais-tu nous expliquer s’il s’agit d’une volonté de ta ligne éditoriale ?

Il y a très peu de longs métrages français qui correspondent à notre ligne éditoriale. Il y a deux ans, nous avons présenté Tokyo Grand Guignol1 qui était un film à sketch réalisé par quatre français au Japon, avec une production et une équipe locale. En dehors de la compétition, il y a une sélection de courts-métrages qui permet justement de mettre en avant les talents français. Cette année nous avons présenté Et le Diable rit avec moi de Rémy Barbe, qui a été récompensé au Festival du film fantastique de Gérardmer. Nous aimerions mettre d’autant plus le cinéma français en avant, notamment dans la compétition de long métrage, mais nous ne recevons pas suffisamment de films qui correspondent à notre ligne éditoriale. Cependant durant deux années consécutives, la séance de clôture était consacrée à des moyens métrages français : Un ciel bleu presque parfait de Quarxx et la trilogie Hormona de Bertrand Mandico qui sont assez représentatif du cinéma extrême français.

Tous les ans tu essayes de faire intervenir des réalisateurs étrangers, comment t’y prends-tu ?

Grâce à mon site, j’ai pu prendre contact avec quelques réalisateurs qui m’ont grandement influencé et donné l’envie de créer le SMF. À mon sens, il est important de les faire venir lors du festival pour leur permettre de créer une proximité avec leur public, mais aussi de leur offrir plus de visibilité en France. Au-delà de la passion pour la culture transgressive, ces gens font de cette culture leur métier. Il est important pour moi de mettre en évidence le caractère professionnel de leur travail au sein d’un tel évènement.

Puis cela relève la crédibilité du festival, quand on a des invités qui viennent des quatre coins du monde, ça nous rend plus légitimes. À partir du moment où le festival s’internationalise cela fait parler de nous, ainsi d’autres réalisateurs vont faire la démarche de venir en France pour le festival et attirer d’autres spectateurs, ce qui donne plus d’ampleur au SMF.

uncielbleupresqueparfait

Étant toi aussi spectateur de festival, penses-tu que les divers évènements mis en place en France sont suffisants pour accroitre la popularité du cinéma underground ? Penses-tu que les moyens mis en place en termes de diffusion en France son suffisant par rapport à la demande du public ?

Il y a un certain nombre de festival lié au genre en France, notamment à Paris avec le PIFFF (Paris International Fantastic Film Festival) et L’Étrange Festival. Puis quelques autres dans le reste du pays comme L’Absurde Séance Film Festival de Nantes, le Festival du Film Fantastique de Gérardmer, ou de Strasbourg. Malheureusement, on retrouve souvent les mêmes films dans leur programmation. Même si cela fait partit de la vie d’un film que de voyager de festival en festival, on ne laisse que très peu de chance au cinéma underground. Si un film a fait parler de lui dans d’autres festivals, il aura plus de chance d’être programmé. C’était le cas de Kuso de Flying Lotus, qui a beaucoup tourné dans les festivals pour faire suite à la polémique qui à suivit sa projection au Torino film Festival.Alors que, Les films trop clivants, comme Ana de Frederick Maheux ou ceux de Marian Dora, ne sont que trop peu représentés dans le cercle du cinéma de genre français, et restent trop souvent confidentiel.

Même si l’horreur n’est pas au cœur de ta programmation, nous savons que tes connaissances en ce domaine sont étendues. C’est pourquoi nous aimerions avoir ton regard d’essayiste sur la production horrifique française actuelle.

Il y a eu quelques films cultes dans le cinéma d’horreur français, je pense à des réalisateurs qui sont maintenant assez connus, comme Alexandre Aja ou Julien Maury et Alexandre Bustillo. Leurs premiers films auraient pu passer au SMF. Ils avaient l’ambition d’être subversifs à l’époque où leurs premiers films sont sortis. Malheureusement, on est aujourd’hui dans un système de plus en plus aseptisé en termes de violence, avec des films comme Grave de Julia Ducournau ou Revenge de Coralie Fargeat. Même s’il s’agit d’un cinéma très actuel et plutôt réussi, il ne se déploie pas dans la même sphère culturelle que ce que propose le SMF. Je pense qu’il y a un déclin général dans le cinéma d’horreur français, mais qu’on a tout de même conservé cette volonté de créer des choses nouvelles. Quarxx par exemple, est en train de finir Tous les dieux du ciel, qui est la continuité de son moyen métrage.

Aurais-tu un mot à nous transmettre sur ce qu’est pour toi le film d’horreur français ? Et en quoi diffèrent-ils des films étrangers ?

Pendant un moment les médias étrangers, particulièrement anglophones parlaient de la New French Extrimity, une vague de films des années 2000 comme A l’intérieur, Haute Tension ou Irréversible ainsi que Martyrs et Calvaire qui ne sont pas exclusivement français. Cette vague représentait l’esprit du cinéma français extrême. Ils étaient réputés pour être esthétiquement déraisonnables dans la mise en scène de la violence, par rapport à un film comme Saw de James Wan par exemple. Depuis cette vague, le genre s’est fait de plus en plus timide en termes d’innovations.

Il y a peut-être une aseptisation générale du cinéma d’horreur, cela dépend aussi de comment les films sont subventionnés. Même les réalisateurs que j’ai cités précédemment (Bustillo et Maury, Aja, Laugier…) ne font plus des films aussi crus qu’avant, peut-être qu’ils savent que ce n’est plus actuel, ou plus aussi accessible qu’avant. Ils essayent de perdurer dans l’horreur avec des compromis, et proposent des films plus ouverts au grand public.

Ceci dit, j’ai tendance à penser que les films les plus radicaux ne s’inscrivent pas forcément dans le cadre de l’horreur, mais plutôt dans le cinéma de genre. Nuit noire< et Un ciel bleu presque parfait sont des drames étranges. Mandico propose des films dont la forme est plus transgressive, s’apparentant à l’expérimental. Alors que Lucile Hadzihalilovic et Gaspar Noé s’inscrivent dans une ligne de films subversifs en termes de genre, mais pas vraiment considérable comme de l’horreur. C’est un cinéma étrange et radical, surtout au niveau de la narration et dans ce que propose leur scénario.

Peut-être que le film d’horreur évolue vers de nouvelles formes, plus proche de la psychologie que des codes du slasher ou du film de fantôme.

Entretien téléphonique mené par Marison De


(1) Un film de Nicolas Alberny, François Gaillard, Gilles Landucci &Yann Moreau, qui vient seulement de sortir en VOD.


images : Prehistoric Cabaret (Bertrand Mandico), Et le diable rit avec moi (Rémy Barbe), Un ciel bleu presque parfait (Quarxx)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s