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Avant de retourner à la vie normale, ponctuée par le brouhaha des rues, les sons de notifications et les publicités criardes, ne pas oublier de s’étirer les jambes après chaque projection pour favoriser la réflexion. Cette semaine : Climax, Girl et Cold War.

CLIMAX

Un film français et fier de l’être, provocation goguenarde placardée blanc sur noir sur un intertitre au début de Climax. Gaspar Noé, généralement assigné à la marge du cinéma français, y affirme au contraire son appartenance. Mais, tout cinéaste français qu’il est, y a-t-il pour autant cinéma français ? Si cela suppose une cohésion permise grâce à l’art, rien n’en est moins sûr.

Le numéro de danse qui ouvre la fête, répétition générale d’une chorégraphie sur une musique de Cerrone, use de sa maîtrise technique pour en livrer le caractère illusoire. Cette harmonie n’est réservée qu’au spectacle, où le rôle de chacun.e assure à chaque corps une limite permise par la performance : chaque mouvement est un geste qui s’additionne pour former le tout, qui garantit également la coexistence de différentes personnalités, symbolisées également par une manière singulière de se mouvoir. Le reste de la soirée ne fera qu’en montrer le pendant inverse : que cela soit une séquence de battle comme expression de soi ou la segmentation des duos et trios par le montage, le groupe est montré comme éclaté et impossible à réunir. Alors que la répétition du numéro de danse montrait une cohésion possible, la soirée – avant la prise de drogue – rejoue presque le dispositif du début : chaque personne est séparée des autres, dans une bulle matérialisée par l’écran qui passe les enregistrements de leurs auditions respectives. Puis un basculement, avec une idée scénaristique aussi efficace qu’éculée : une prise de drogue, cachée dans le punch à l’insu de tous. Alors que chacun ne pouvant entièrement se donner à l’autre, opposant la cohésion d’un spectacle au chaos d’une société que Noé exploite par des oppositions binaires et hystériques, la drogue n’est plus le vecteur d’un élan collectif d’euphorie ou de rêve commun. Climax vaut pour décadence.

Cependant, visible au détour de mouvements de caméras derrière les platines de DJ, cet immense drapeau de la France pailleté, apparait presque comme une caution politique ; un détail, qui, non prévu à la base de l’écriture, tire le film vers le triste constat d’une génération qui se replie sur elle-même, coincée entre deux autres. D’où cette figure de l’enfant, accidentelle, enfermée dans le placard électrique pour être ironiquement protégé de la fureur de la fête et celle des sauveteurs, la génération d’avant, qui ne fait rien d’autre que constater les effets de cette soirée. Le film s’apparente à une trajectoire au sein d’un triptyque de Jérôme Bosch mais où le sacré, ou ce qui s’en rapprochait dans Love (l’amour fusionnel), n’est plus qu’un numéro trop bien réglé qui ne permet plus la cohésion en dehors de sa réalisation.

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Réalisation et scénario : Gaspard Noé Casting : Sofia Boutella, Romain Guillermic, Souheila Yacoub Image : Benoit Debbie Production : Rectangle Productions, Wild Bunch Distribution : Wild Bunch Distribution Durée : 96 min Date de sortie : 19 Septembre 2018.


GIRL

Girl de Lukas Dhont balance le corps de droite à gauche, le fait avancer, reculer, tourner. Il est manipulé dans l’étourdissement de la danse pour être ensuite déroulé d’une emprise. Lara enfile ses pointes et se soulève, cherchant de la force dans les hauteurs. Le cou s’allonge, la tête se tient droite. Ainsi, le regard de Lara soutient une distance à la vue du corps masculin dans lequel elle se sent prisonnière.

Le film puise une puissance dans le personnage de Lara. Durant sa prise d’hormones en vue d’une opération pour changer de sexe, une perle est forgée par la persévérance et la fragilité. Lukas Dhont construit le personnage de Lara au milieu d’amour, de croyance, d’espoir et de courage face à la difficulté du transsexualisme.

Girl est d’une vitalité inouïe par cette chair en mouvement, en permanence mise en avant. La caméra est toujours très proche du corps de Lara, de ses expressions afin de la regarder sourire et pleurer, être témoin de ses souffrances, en marquant ainsi par des tremblements une présence. Les paroles de son père apparaissent comme un refuge et lui font écho comme un ressort. Malgré une distance tenue par Lara au sujet de ses ressenties, lors des moments de faiblesses, les mots de son père lui dessinent un sourire et la propulse sans un doute. Elle inspire l’intensité et l’impulsion. Lara cherche le résultat, le concret, enfin une reconnaissance identitaire. « Quel genre d’homme aimes-tu ? » demande à Lara un médecin. Une question systématique pour une réponse assourdissante. Le plan se coupe brutalement par une masse d’anonymes dans laquelle Lara est mêlée, le regard caché par des lunettes noires : qui suis-je censée regarder ? Et avant cela, qui suis-je ?

La caméra s’approche des visages qui font face à Lara : la douceur qui se pose sur certains, le soleil qui éblouit l’affection, puis sur d’autres où l’ombre révèle une menace. Devant celles-ci, la fuite s’opère, l’affaiblissement accapare Lara. Une lassitude devient apparente et crée une rupture par l’entremêlement de chutes. Une violence perpétuelle s’agite par la considération de Lara pour ce corps qu’elle nie. Les images se répètent : les gestes de danse qui se reproduisent sous l’échec, les yeux qui se posent sans cesse sur le miroir, qui reflète donc un corps qui ne change pas.

Le film s’achève sur une marche assurée : Lara dans un couloir de métro, aux airs grandis suite à une ellipse soudaine. Celle-ci renvoie le film vers une autre direction alors que c’est la fin. La transition a-t-elle été faite ? Le spectateur ne le sait pas mais cette marche déterminée qui dégage tous les sens du film, nous force à croire en un bonheur probable.

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Réalisation et scénario : Lukas Dhont Casting : Victor Polster, Arieh Worthalter Image :Frank van den Eeden Montage Musique : Valentin Hadjadj Production : Menuet Producties, Frakas Productions, Topkapi Films Distribution : Diaphana Films Durée : 109 min Date de sortie : 10 Octobre 2018.


COLD WAR

« Viens, allons de l’autre côté, la vue y est plus belle ».

C’est la dernière réplique que Zula lance à Wiktor, l’entrainant par la main vers le hors champ, laissant alors en suspens comme dernier plan un banc vide en bord de route. Cet autre côté est à ce moment-là un euphémisme. Mais durant le film, il est aussi l’autre côté du mur de Berlin, l’autre côté de l’Europe, là où tout semblait plus radieux que la Pologne sous l’occupation soviétique. La terre de cet autre côté que les protagonistes foulent à plusieurs reprises pour finalement revenir sur leur terre natale qui, elle, n’a finalement pas changé. Comme les icônes à la fin de Andreï Roublev (Andreï Tarkovski, 1969), on y confronte cet art immortel qu’est l’architecture aux peintures murales du Christ qui s’effacent peu à peu. Au début, on y voit cette église orthodoxe en ruine, coupole ouverte sur le ciel, que Wiktor vient visiter tandis que lui et Irena, sa collègue, semblables à des ethnologues, voyagent dans les villages à la recherche d’une certaine culture folklorique afin de la faire renaitre par l’intermédiaire d’une troupe musicale. On la retrouve à la fin lorsque les deux amants après s’être mariés avalent une dizaine de médicaments chacun. La troupe de musicien folklore est devenu une troupe à la gloire de Staline, que Linda et Vincent ont vite abandonné. Tout ce qui entre dans cette église semble finalement vouer à disparaître avant elle.
Ce dernier plan est le reflet d’une mise en scène maladroite. Car tout est affaire de flottement. Loin de la lenteur instaurée dans Ida, le montage est rapide, les séquences saccadées. La frustration nait de cette étrange impression de ne jamais vraiment voir la fin d’une séquence. Sûrement la faute à ces quinze années racontées en 1h27, qui transforment alors les acteurs en instruments d’une mise en scène, il est vrai très épatante par moment, mais qui finalement prolonge le travail fait sur son dernier film. Notamment les dé-cadrages – par exemple l’air laissé consciemment au-dessus du visage d’Ida – traduisant la pression religieuse qui pèse sur elle. Pawlikowski semble souffrir du même syndrome que Terrence Malick en transposant un « style », une mise en scène qui trouvait toute sa signification dans Ida.

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Réalisation et scénario : Pawel Pawlikowski Casting : Joanna Kulig, Tomasz Kot, Agata Kulesza Image : Łukasz Żal Montage : Jarosław Kamiński Production : Opus Film, Apocalypso Pictures, MK2 Productions Distribution : Kino Swiat (Pologne), Diaphana Distribution (France) Durée : 87 min Date de sortie : 24 Octobre 2018.


images : Climax (Gaspard Noé, Wild Bunch Distribution, 2018), Cold War (Pawel Pawlikowsfki, Diaphana Distribution, 2018), Girl (Lukas Dhont, Diaphana Distribution, 2018)

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