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Los Angeles, tapis de signes disséminés à travers les panneaux publicitaires et les objets de culture pop : fanzines, comics, jeux vidéos, films. David Robert Mitchell opère avec son film un curieux projet plastique où la trajectoire se situe à deux niveaux : lisibilité de cartes aux tracés rectilignes et simplifiés, entre une carte d’un Zelda trouvée dans un magazine et la réduction enfantine de la ville sur le derrière d’une boite de céréales ; perdition dans Los Angeles où l’usage de fondus enchainés brouillent la vision et les repères spatio-temporels, conduisant à une forte impression de sur-place.

L’argument d’Under the Silver Lake reste pour autant très simple : la fille avec qui Sam a passé une nuit disparait dans des circonstances mystérieuses, ainsi se décide-t-il à partir à sa recherche. Une intrigue qui rappelle le film noir, auquel le film emprunte d’ailleurs bon nombre de motifs – la disparition, la ville comme pyramide sociale, la filature en voiture – mais où l’enquête se déroule cette fois-ci également à travers des supports de la culture pop (comics, jeux-vidéos, fanzines) où sont disséminés les indices qui mèneront à une mascarade plus grande encore.

Under the Silver Lake pourrait presque être le pendant de Ready Player One tant les deux films, à première vue, jouent sur la profusion de leurs références culturelles respectivement par l’enquête ou par la chasse au trésor. Première différence à souligner, l’immersion rendue possible dans le monde vidéoludique de Ready Player One tend à supprimer la frustration que ressent au contraire Sam dans Under the Silver Lake : il y a toujours une frontière, invisible mais palpable, entre les êtres et leurs corps. La masturbation est alors au centre du film de Mitchell : regard haptique mais qui ne parvient jamais à toucher le corps de l’autre désiré, monde de fantasmes qui trouvent écho dans le monde réel. C’est même toute l’idée de trajectoire qui est mise en question : Sam s’évertue à être sans cesse en mouvement pour retrouver Sarah : une très longue filature en voiture puis en pédalo, aller de soirées en soirées avec une photo en espérant que quelqu’un l’identifiera, parcourir la périphérie de la ville. Mais toute cette dépense d’énergie apparait presque vaine lorsqu’un de ses amis l’invite à essayer son drone. Immobiles devant l’écran d’ordinateur, ils regardent ce que le drone est censé leur transmettre au bout de sa trajectoire : une mannequin qui se déshabille partiellement chaque soir. Après quelques minutes, elle rentre enfin dans la pièce – comme prévu – déboutonne sa chemise – comme prévu – et commence alors à pleurer. Sam préfère alors partir. Tout ne serait donc qu’affaire d’être constamment ramené à une passivité du spectateur traduite à travers une impuissance sexuelle1. Rien de très nouveau donc concernant la mise en scène du voyeurisme au cinéma. Et si les films de Spielberg et de Mitchell se retrouvent en concurrence face au devenir des images en mouvement, c’est que l’un semble encore croire au récit et à son pouvoir de communion tandis l’autre n’en retient que la déception et la rupture2.

Under the Silver Lake Maxime

Ainsi Under the Silver Lake organise lui aussi une rencontre avec une figure de créateur à travers la séquence du compositeur. Celui-ci, vieux comme Hallyday dans Ready Player One, aussi dans une pièce muséale3, mais chez Mitchell dominateur et malveillant. C’est un compositeur à qui l’on doit les plus grands tubes pop et rock, et qui y glisse des messages cryptés à l’intention de ceux qui sauront en briser le code. Plus que d’une rencontre, il s’agit d’une confrontation : derrière l’apparent jeunisme californien et la prétendue révolte scandée par la musique pop, tout ceci n’était que marketé et destiné à contenir la rébellion plutôt qu’à la favoriser. Pris au premier degré, c’est un regard fatigué sur de jeunes personnages qui évoluent dans une ville chargée de l’histoire du divertissement, d’icônes, tous nourris de rêves par les industries du spectacle. Les films comme Under the Silver Lake ou La La Land pourraient presque se voir comme des visites guidées : on retourne sur l’un des lieux emblématiques de La Fureur de vivre, on rêve de jouer dans le même club que de célèbres jazzmen… à la différence que Sam n’a pas l’air de se sentir plus prédestiné que Ryan Gosling. Il n’est donc pas tellement question d’héritage dans Under the Silver Lake de la culture pop mais celle d’une angoisse qui se transmet de génération en générations, faisant ainsi le lien avec It Follows : cette angoisse peut autant créer que conjurer la solitude. Si Hollywood a fait l’objet de fameux films sur le thème du déclin et sur l’emprise des images, la question semble s’être progressivement déplacée vers la ville de Los Angeles. Un peu comme si quelque chose s’était déversée sur la ville pour la submerger, ne léguant rien d’autre qu’un triste sentiment de fin de siècle en ce début de millénaire.

Même si, à travers le pied de nez que constitue la séquence finale, on pourrait très bien se demander avec toute cette histoire autour de la cinéphilie, du culte des objets passés, des jeunes filles avec qui il n’est jamais possible de coucher, si la trajectoire de notre bon vieux Sam était d’assumer sa gérontophilie.


1 Différence entre l’image cinématographique et videoludique approfondie dans l’article Les écrans dans le jeu-vidéo de Jean-Baptiste Heimburger.
2 Bien que le happy-end de Ready Player One le conclue de façon déceptive : le monde virtuel et le monde réel sont plutôt amenés à conserver une frontière bien délimitée, Spielberg préférant se ranger du côté du cinéma que du jeu-vidéo.
3 Chambre d’enfant eighties chez Spielberg ; collection d’instruments célèbres chez Mitchell.


Réalisation et scénario : David Robert Mitchell Casting: Andrew Garfield, Riley Keough, Jimmi Simpson Image : Mike Gioulakis Montage : Julio Perez IV Musique : Disasterpeace Production: Pastel Productions, Michael De Luca Productions, Stay Gold Features et Vendian Entertainment Distribution : Le Pacte Durée : 139 min Date de sortie : 8 Août 2018.


photo : Under the Silver Lake illustration : Bones

 

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