Luminokaya-amorces

Un être humanoïde dans un état de stase, depuis des siècles sans doute. Si longtemps endormi que des plantes ont commencé à pousser non pas à l’extérieur, mais bien depuis l’intérieur même de son corps. Celles-ci recouvrent ainsi l’être en stase, elles l’enveloppent même. Les images des moines bouddhistes s’immolant par le feu, semblant échapper à toute douleur lors de la mise à mort volontaire, nous sont tragiquement familières. Filmées à plusieurs reprises, les images qui en résultent ont même fait office de pochette du célèbre album éponyme de Rage Against The Machine (1992). Ces évènements ont nécessairement inspiré l’artwork de l’artiste russe Keerych Luminokaya devenu la pochette de l’album de Meshuggah (1) The Violent Sleep Of Reason (2016). L’humanoïde asexué dans une posture évoquant une forme de transcendance — au-delà de l’apparente souffrance qui s’en dégage — fait partie de l’identité même de Meshuggah depuis l’album ObZen en 2008 (2), le seul des trois derniers albums dont la pochette n’a pas été créée par Keerych Luminokaya. On observait cependant les prémices d’une collaboration artistique liée à des occurrences visuelles fortes : les artworks de Luminokaya évoquent un vertige de transcendance, une impression de plonger dans une dimension où les humains n’existent plus sous la forme qu’on la connait. Un univers où toute matière est décomposée, supprimée, puis transcendée. Le deuxième album de Meshuggah, en 1995, s’appelait Destroy. Erase. Improve.

 

 

À travers ses œuvres, Keerych Luminokaya donne l’impression d’un monde forgé par la surcharge, le vertige, et la dysfonction d’un monde connu. Il nous semble à la fois extrêmement familier et inquiétant car il crée un univers où seuls les vestiges d’une vie passée perdurent. Ces êtres semblent avoir quitté l’existence telle que nous la connaissons pour rejoindre la transcendance mise en image par Luminokaya. À de rares exceptions les représentations de ces humanoïdes ne laissent pas apparaître tous les membres du corps. Par exemple, l’artwork complet qui a servi à illustrer le septième album studio de Meshuggah (Koloss, 2012) présente une forme d’être déifié dont on ne peine pas à lui reconnaître un nez, une bouche, et des yeux. Ceux-ci sont noyés sous un déluge de formes psychédéliques miniatures qui composent le corps de la créature humanoïde jusqu’à le rendre monstrueux. En partant du dessus, on croit deviner un trône symétrique, composé de multiples visages et de serpents. Au fur et à mesure de la descente, il s’agit de colonnes formant un couloir donnant à voir de la profondeur. Chez Luminokaya, les lois de la perspective telles qu’elles nous apparaissent dans la nature sont supprimées au profit du paradoxe dimensionnel. L’artwork n’est plus défini par sa tridimensionnalité, mais par des multitudes de dimensions qui s’entrecroisent, formant au sein de l’œuvre une spirale invisible qui dirige notre regard et change les perceptions de celle-ci. Il n’est donc pas étonnant de reconnaître une compatibilité certaine entre les œuvres de Luminokaya et celles de Meshuggah lorsque même au delà de l’image, l’une des caractéristiques musicales majeures du groupe suédois est l’utilisation contrastée de polyrythmies (3) — celles-ci faisant écho à la structure poly-dimensionnelle des œuvres de Luminokaya. En 2005, Meshuggah sortait Catch 33, le seul concept album du groupe suédois à ce jour, faisant référence à de multiples paradoxes dont le « Catch 22 » (4) dans le titre et les Ouroboros (5) sur la pochette. Celle-ci, conceptualisée par Tomas Haake (le batteur du groupe), représente trois serpents qui se mordent la queue dont on peine à identifier à qui appartient les corps. Chaque perspective remet en cause la précédente, et ainsi de suite, l’artwork est ainsi en lui-même un paradoxe dimensionnel à l’image des œuvres de Luminokaya.

Roméo Calenda

Koloss LUMI


(1) Groupe de métal Suédois classé dans la frange « extrême » du genre. « Meshuggah » signifie « fou » en yiddish.
(2) L’être humanoïde sur la pochette est en réalité composé de deux photos d’un modèle masculin (le haut du corps) et d’un modèle féminin (pour le bas du corps).
(3) La polyrythmie consiste, en musique, à superposer plusieurs rythmes d’accentuations différentes dans une même mesure afin de rendre celle-ci en apparence plus chaotique (très utilisée dans le jazz ou dans le djent, autre genre de métal moderne dont on attribue souvent la paternité à Meshuggah).
(4) Appelé « double contrainte » en français, ce paradoxe se produit lorsqu’une personne est confrontée à deux contraintes contradictoires ou incompatibles.
(5) Le serpent qui se mord la queue.


images : Navigators Tapestry, Koloss (Keerych Luminokaya) et illustrations des albums Violent Sleep, Catch 33 et Obzen de Meshuggah par Keerych Luminokaya

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s