senses-hamagushi

À la fin du deuxième épisode, Jun s’adresse à une inconnue dans un bus :  “j’aime réunir les gens”, lui dit-elle. Après cette rencontre, elle décide pourtant de partir, laissant ses amies derrière elle. Le véhicule s’enfonce dans un tunnel, profitant du noir pour céder sa place à un train, dans lequel Daiki (le fils de Sakurako) pose paisiblement sa tête sur celle de sa copine. Cette transition subtile n’est pas anodine puisque la dernière séquence du troisième épisode joue la rencontre entre Jun et Daiki, les deux ayant pour ambition de partir. Une rencontre éminemment puissante puisqu’il s’agit de leur dernière apparition dans le film. Par ailleurs, elle fait aussi se croiser une femme enceinte fuyant un mari qui ne veut pas lui accorder le divorce et un jeune homme qui voulait s’enfuir avec sa petite amie, elle aussi enceinte, qui finit par ne pas venir. Les deux absents, le mari et la petite amie, se retrouvent  télescopés dans chacun des personnages présents, Jun étant la petite amie, et inversement, Daiki le mari. En parcourant ainsi la vie des différents personnages, Senses nous montre à quel point les japonais sont modestes, s’interdisant presque de manifester leurs sentiments librement en présence des autres. Alors on essaye de leur apprendre à s’exprimer et à s’écouter à travers des exercices tactiles dans un atelier organisé par Ukai et Fumi au début du film. Cette séquence apparaît alors comme un souffle au milieu du film, loin de toute cette retenue que les protagonistes exercent sur eux-même, s’évertuant à faire les équilibristes.

Daiki et Jun s’expriment sans filtre, aucune barrière conventionnelle ne semble s’être dressée entre les deux personnages, si bien que la première chose que Daiki voit, sans même en avoir eu connaissance,  est le ventre arrondi de Jun. De cette question insouciante pour le gamin, terriblement tabou pour d’autres, naît une rencontre physique entre trois êtres. À sa demande, Daiki touche le ventre de Jun afin de sentir le fœtus bouger, puis elle lui propose d’écouter. L’instant est totalement figé, seul un bruit blanc persiste,  provenant de la mer, semblable au son in-utéro. Finalement, le seul mouvement présent dans le plan est celui du fœtus, celui qu’on ne voit pas. Après une trentaine de secondes le ferry brise le silence indiquant son départ imminent et par conséquent celui de Jun. Daiki décide alors de l’accompagner pour la voir partir.

Ils traversent la passerelle portuaire où l’ombre et la lumière échangent leur place à chaque pas entrepris par les acteurs. Daiki, qui ne lui avait pas répondu la première fois, lui révèle qu’il avait pour ambition de s’enfuir avec sa copine, mais celle-ci “l’a délaissé”. Ryusuke Hamaguchi, à travers le personnage de Daiki, semble alors revisiter d’un autre point de vue la situation dans laquelle se trouve actuellement le mari de Jun, qui voit sa femme l’abandonner. À aucun moment Daiki ne semble juger la décision de sa copine, et plus particulièrement la décision de Jun. Pendant que tous les autres personnages débattent sur la situation de Jun pendant son absence, il est finalement le seul personnage qui accepte de la voir partir sans lui poser une seule question.

Daiki est sur la passerelle, Jun sur le ferry, ils se font face. Entre immobilité et mouvement du cadre et dans le cadre, dans l’opposition entre ces deux mouvements latéraux droit et gauche, Hamaguchi retarde le départ de Jun qui semble faire du surplace dans cet ultime adieu à Daiki et au spectateur. Daiki lui demande alors: “J’ai entendu dire que c’est à cause de toi que je suis né ?” . “C’est vrai” lui répond t-elle. Il la remercie. Pendant un instant elle avance à contre-courant du bateau puis elle s’arrête et disparaît emportée par le navire, laissant derrière elle, et le spectateur, Daiki que l’on ne reverra plus.

Toujours face à elle, cette ville qui était alors brumeuse lorsqu’elle la regardait du haut d’une colline au début du film avec ses amies. Cette ville grisonnante alors comparée à leur vie future, n’est ici plus présente. Un contre-champ judicieux vient la positionner dos à elle et ce jusqu’à la fin de la séquence. Jun fixe l’horizon, laissant ainsi son passé derrière elle. Tandis que ses amies sont encore au milieu de ce paysage sans étendue, que les corps tombent lorsque l’opaque tend à disparaître, Jun le traverse sans aucun signe de faiblesse. C’est finalement par sa présence que Jun réunissait les personnes, les faisait naître, mais c’est aussi par son absence qu’elle va leur permettre de renaître et d’affronter le brouillard. En témoigne le dernier plan du film, où Akari semblable à Jun, fixe un paysage limpide dévoilant alors une ligne d’horizon sur laquelle navigue un ferry.

Adeline Maturana

senses-hamaguchi


images : Senses

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