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Pauline Lorillard est une actrice française actuellement à l’affiche des Garçons Sauvages de Bertrand Mandico. Longtemps comédienne de théâtre, elle évoque pour Amorces ses apparitions au cinéma, son travail de longue date avec Vincent Macaigne, et l’aventure des Garçons Sauvages. Elle sera prochainement de retour sur les planches lors d’une reprise de Je suis un pays au théâtre de La Colline (Paris) le 31 Mai jusqu’au 14 Juin 2018, et à l’affiche du prochain moyen-métrage de Bertrand Mandico UltraPulpe.

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Jean-Baptiste Heimburger : Parle-nous un peu de ton parcours, si tu le veux bien, avant de travailler avec des metteurs en scène comme Bertrand Mandico ou Vincent Macaigne.

Pauline Lorillard : Je suis originaire de La Rochelle, j’ai passé mon baccalauréat à La Rochelle, ensuite j’ai fait une prépa hypokhâgne à Bordeaux. J’avais fait du théâtre en amateur à La Rochelle, puis j’ai fait le conservatoire de Bordeaux en parallèle de mes études. Ensuite j’ai passé les écoles pour intégrer le TNS (Théâtre National de Strasbourg) et le Conservatoire de Paris. J’ai fait l’école pendant trois ans et après j’ai travaillé très vite avec le directeur de l’école qui était aussi le directeur du Théâtre, Stéphane Braunschweig à l’époque (comédienne dans Brand de Henrik Ibsen, Les trois sœurs d’Anton Tchekhov, Tartuffe de Molière et Je disparais d’Arne Lygre), et donc j’ai fait beaucoup de chose avec lui mais aussi avec un metteur en scène que j’ai rencontré dans ma promotion, Guillaume Vincent. J’ai donc fait beaucoup de théâtre après l’école et encore aujourd’hui d’ailleurs. Voilà, c’est un peu ça mon parcours.

J.-B. H. : On va maintenant aborder Les Garçons Sauvages. Comment s’est passé le tournage? Peux-tu nous parler du travail de Bertrand Mandico avec les actrices. Qu’est ce que ça implique en plus par rapport aux autres tournages?

P.L. : Avec Bertrand on a pas mal répété donc on n’arrive pas non plus complètement vierge. On travaille un peu les scènes avant, il y a une préparation aussi physique pour les rôles puisqu’on a coupé nos cheveux, on s’est transformées avec les costumes… Ça a été très important pour les personnages. Sur le tournage même, c’est quelqu’un de très concentré, très précis et en même temps très instinctif donc il ne va pas toujours intervenir mais par contre il emmène les acteurs quelque part. C’est assez… oui instinctif, il y a un rapport de confiance qui s’installe.  Quand il n’est pas content, il le dit bien sûr. Il était très concentré parce qu’on tournait en pellicule, on ne pouvait pas faire beaucoup de prises. Donc il fallait être dans des choses justes très vite. Après, ce que ça implique ? Il y a quand même un engagement physique très fort dans son travail, ne serait-ce que pour la transformation, de jouer un garçon, ça nous a demandé un engagement un peu différent. Au delà de ça, il nous a mises dans des conditions de nature, de décors extérieurs très forts et très puissants qui jouaient autant que nous. Il nous a mises dans un investissement particulier.

Roméo Calenda : Quelle a été la genèse des Garçons Sauvage de ton point de vue, comment tout a commencé pour toi?

P.L. : C’est Vincent Macaigne, avec qui j’ai travaillé plusieurs fois au théâtre et dans son film (Pour le réconfort, 2017), qui connaissait Bertrand, son travail, qui avait vu Boro in the Box (2014). Il avait énormément aimé ce film et du coup ils s’étaient rencontrés et Bertrand lui a raconté son projet, qu’il cherchait des comédiennes pour jouer des garçons. Et c’est Vincent qui lui a parlé de moi. Bertrand m’a contactée, on s’est rencontrés plusieurs fois et après il m’a fait faire des essais, qui étaient assez longs, où il apportait des perruques, et d’autres choses…  Je pense qu’il voulait que les visages des actrices puissent être les visages des garçons mais aussi les visages des filles après la métamorphose. Je pense qu’il cherchait plastiquement des visages particuliers, je ne saurais pas trop définir son chemin pour les trouver mais je pense qu’il était très attaché à ça. D’ailleurs il l’est dans son travail, c’est un réalisateur qui travaille beaucoup avec la plastique, l’esthétique, entre la beauté et le mauvais goût. Il est sur cette lisière que je trouve très belle. Il n’est jamais dans le côté joli, mignon, et en même temps il célèbre la beauté, celle de la nature, des corps, des formes. C’est ce que j’apprécie beaucoup chez lui.

R.C. : La beauté du visqueux.

P.L. : Voilà c’est ça (rire) ! Et donc à la suite de ces essais, il m’a choisie et on a commencé à répéter.

J.-B. H. : Tu avais vu le travail de Bertrand Mandico avant qu’il t’ait contactée?

P.L. : Non pas du tout. Vincent Macaigne m’en avait parlé, j’ai aussi un de mes très grands amis, Nicolas Maury, qui m’en avait parlé, mais je n’avais rien vu. Quand on s’est rencontrés il m’a envoyé certains de ses films. Il me disait que c’était très important pour lui que les comédiennes avec qui il travaille aiment son travail, puissent avoir envie d’entrer dedans. Je pense que c’est très compliqué de travailler avec Bertrand en étant en résistance avec sa vision, son univers, son désir. Il faut avoir envie, avoir un désir d’entrer dedans, avoir un amour pour son art.

R.C. : Au cinéma quelles sont les différences entre travailler avec Vincent Macaigne, que tu connais depuis longtemps et Bertrand Mandico, que tu connaissais à peine?

P.L. : Avec Vincent le travail était moins préparé. Il a réuni des acteurs avec qui il travaille au théâtre et  on a inventé ensemble une histoire à partir de Tchekhov (La Cerisaie), qu’on a ensuite oubliée très vite. On a tissé une histoire jour après jour avec des textes qu’il écrivait sur le moment, des choses improvisées qu’il reconstruisait à l’intérieur même des impros. Donc c’était un travail au jour le jour. On ne savait même pas que ça allait devenir un film. On était dans l’idée de faire quelque chose ensemble, d’essayer autre chose que ce qu’on avait fait au théâtre, d’expérimenter ça avec lui. Alors qu’avec Bertrand c’est très écrit. Quand j’ai lu le scénario, j’ai vu un ouvrage littéraire, architecturé, très précis, très écrit dans les dialogues, qui avait été pensé en amont. Sur le fond, Vincent travaille vraiment sur la prise de parole, c’est un travail qu’il fait aussi au théâtre. Que ce soit dans ses pièces ou dans son film, je n’ai pas vu une énorme différence. J’ai retrouvé des choses de son travail au théâtre, qui est dans la prise de parole, l’intimité de la parole, l’intimité de l’être avec la parole, se battre pour être entendu, compris. C’est la force et la particularité de son travail. Chez Bertrand c’était vraiment se transformer, et en même temps amener le personnage à soi même si il est d’un autre sexe, d’un autre âge. On était donc sur de la métamorphose et quelque chose de beaucoup plus onirique. Pour moi, Bertrand c’est vraiment la puissance de l’imagination. Ce qui est très émouvant chez lui c’est la foi qu’il a pour l’imaginaire, la rêverie. Il trouve une puissance, une vérité dans la fiction, dans l’artifice.

J.-B. H. : Pour en revenir à la parole au théâtre et dans le cinéma de Vincent Macaigne, il y a des monologues au début et à la fin de Pour le réconfort, comment sont-ils travaillés? Est ce que tu l’écrivais avec lui ou alors était-il tout seul à l’écrire?

P.L. : Ce n’était pas tout à fait pareil pour les deux monologues. Le tout premier, où je suis dehors, lorsque je m’adresse à Pascal, c’est un texte qu’il a écrit pendant le tournage. Il me l’a donné, je l’ai appris et on a tourné le lendemain, à la toute fin du tournage. Pour le deuxième, c’était au tout début du tournage. J’étais dans la cuisine de la maison où on tournait et il me proposait une situation où mon frère était là, en face de moi. D’ailleurs à l’époque ce n’était pas encore mon frère dans l’histoire, ça a changé au fur et à mesure. Donc il était là, je devais m’adresser à lui, lui reprocher des choses, lui parler assez violemment de ce qu’il était devenu. Il y avait des moments improvisés où j’inventais. Après on reprenait, Vincent me disait de dire telle ou telle chose. Le premier monologue est vraiment plus écrit.

J.-B. H. : Ça se sent et en même temps les deux fonctionnent toujours que ce soient les paroles dites improvisées et celles très écrites. Les deux fonctionnent extrêmement bien et il me semble que ça doit être difficile d’atteindre ce point, de parvenir à faire coexister et transmettre autant chaque type de parole.

P.L. : Le premier est très littéraire… pas lyrique, plutôt une parole en dehors de la situation, une parole qui serait extraite, pas d’un rêve non plus, mais qui serait ce qu’on voudrait entendre, ce que le spectateur voudrait entendre. Le texte est très écrit mais Vincent cherche quand même du réel dans la prise de parole, dans l’adresse, il veut toujours que ce soit très incarné, très présent. Donc ce sont ces deux choses là qu’il faut réussir à trouver, sans être forcément dans le texte et en même temps être dans sa beauté, la beauté de sa plume d’auteur.

R.C. : Est-ce que tu fais une différence entre jouer au cinéma et jouer au théâtre?

P.L. : Pour l’instant je ne connais pas très bien le cinéma, je ne peux pas en parler en experte, je n’ai pas énormément d’expérience. On me pose souvent cette question, et personnellement, je ne trouve pas vraiment. Enfin, bien sûr, ce qui est différent, c’est le ressenti que j’ai. Au cinéma, c’est moins théorique, on se laisse filmer, on se laisse faire. Il faut s’abandonner au regard qui se pose sur nous. C’est ce regard qui choisit ce qu’il veut voir, veut filmer. Au théâtre malgré tout, il faut imposer un silence, une parole, un vide. Il y a une prise d’autorité dans la présence au théâtre. Pas agressive ou violente, mais liée au dispositif. Après, c’est un peu banal ce que je vais dire, mais au cinéma on peut nous filmer de près, et ça permet autre chose dans le jeu, d’être, pas plus intime, mais plus sensuelle. C’est ça oui : plus sensuelle. C’est beau de faire cette expérience.

R.C. : Des actrices, comme Isabelle Huppert, disent qu’elles ne pensent à rien lorsqu’elles jouent, est-ce que tu es plutôt dans le contrôle absolu ou dans ce laisser aller?

P.L. : Pour moi j’ai l’impression que c’est les deux. Le « contrôle », je n’aime pas trop ce mot, il me gêne un peu. Je pense qu’il y a une maîtrise à avoir, forcément, et en même temps il faut laisser quelque chose d’ouvert, de possible, sans cesse. Et ça s’applique aussi au théâtre. C’est laisser la possibilité que quelque chose arrive même si c’est très réglé, très écrit, construit dans la mise en scène, il faut jouer en se disant que cela pourrait s’arrêter, que je pourrais m’arrêter même de parler. Quelqu’un pourrait monter sur scène, m’interrompre. L’aléatoire est toujours possible. C’est pour ça qu’ il faut avoir confiance dans la rencontre, au théâtre, avec les spectateurs qui sont là ou au cinéma avec la personne qui nous filme. Tout est lié au présent. Mais ça n’arrive pas tout le temps, c’est dur, et parfois ce n’est pas très réussi. Par contre quand ça marche, c’est un peu magique.

J.-B. H. : Dans Je suis un pays, il y a un double rapport, pour les acteurs, celui avec le public et celui avec la caméra. Qu’est ce que ça change dans ton travail sur la scène, d’être à la fois filmée et regardée par un public?

P.L. : Je trouve que c’est très beau cette machine, qu’il (Vincent Macaigne) a construit,  qui paraît énorme et monstrueuse, qui parle de notre vie, de notre société, de notre monde. C’est une machine qui nous dépasse. En même temps, il entre, avec la caméra, dans le spectacle et dans l’intimité des êtres qui sont sur le plateau. Il y a un double mouvement, celui d’être dans le monstre du monde et le monstre du « soi ». C’est vraiment intéressant et je pense que c’est une des clés du spectacle. C’est d’ailleurs la première fois qu’il utilise la caméra comme ça.

J.-B. H. : Ça me fait penser aussi aux Damnés, mis en scène par Ivo Van Hove à la Comédie Française en 2017.

P.L. : Oui, je ne l’ai pas encore vu.

J.-B. H. : Il y a justement ce double rapport. Si ça repasse, je te conseille d’aller le voir.

P.L. : Oui je voudrais le voir. La caméra, dans Je suis un pays, est comme un témoin. Il y a des choses filmées qui sont sur le grand écran, le jeu de la télé-réalité, qui sont de l’image, le témoin d’une époque. En même temps il y a un autre témoignage qui se crée lorsqu’il s’approche de nous, par exemple, dans la cage en haut de la scène, avec le roi. C’est assez riche, ce qu’il fait avec la caméra.

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R.C. : Visiblement, tu ne sembles pas avoir peur de te confronter à des tournages ou des pièces extrêmement physiques. Est-ce qu’il y a une préparation, est-ce qu’on se prépare à subir? Ou est ce que tu te dis en tant qu’actrice, que tu dois supporter ce que demande le metteur en scène? Dans une certaine limite évidemment.

P.L. : Au théâtre j’ai fait des choses différentes qui n’étaient pas forcément aussi violentes, en tout cas qui demandaient moins d’énergie que le spectacle de Vincent. Sur Les Garçons Sauvages, on a beaucoup répété donc on a vite compris qu’on allait être très sollicitées physiquement. Aujourd’hui je me prépare un peu, alors qu’avant ce n’était pas du tout le cas (rire). J’y allais comme ça, mais maintenant je le fais parce que je me fais mal sinon. Donc j’essaye de m’échauffer, de me préparer pour être dans un état où on peut traverser la scène sans tension, sans souffrance. C’est aussi un échauffement mental.

J.-B. H. : Je suis un pays, c’est quand même très sportif!

P.L. : Oui, mais ce qui était vraiment dur, c’était le froid. J’avais vraiment froid (rire). Novembre à Nanterre, c’était dur.

J.-B. H. : Oui puis tu baignes dans l’eau à un moment.

P.L. : Oui puis en ressortant avec le courant d’air, j’avais vraiment froid ! C’était pas très bien ! (rire)

R.C. : Les échauffements sont purement sportifs?

P.L. : Avec Vincent c’est la voix surtout, et puis des étirements. Dans Je suis un pays, l’échauffement se fait avec l’entrée du public. Comme ça met du temps à commencer, ils s’installent, il y a la musique et nous on danse avec Heidi (Heidi Zada), celui qui joue mon frère. On s’échauffe tous ensemble et c’est pas mal.

J.-B. H. : Quand on regarde toutes ces œuvres, il y a toujours quelque chose de très engagé, une dimension politique. Lorsque tu choisis de jouer dans un film ou une pièce de théâtre, est-ce qu’il faut qu’il y ait toujours ce critère?

P.L. : Dans le travail de Vincent Il y a un engagement politique mais c’est un engagement de la parole, c’est à dire ce moment où le projet du metteur en scène, sa parole à lui, sa vision, son désir, rejoint l’intimité de l’acteur, qui n’est pas sa vie privée. Quand ces choses se rejoignent ça devient politique, ça devient une parole partagée entre deux créateurs, le réalisateur et l’acteur. Lorsque ces deux visions se rencontrent pour moi c’est politique dans le sens où la parole s’engage dans la chair de l’acteur. La prise de parole, quand elle est réussie, nous permet de voir qu’on partage cette rencontre avec les gens qui sont venus pour l’entendre, pour la refuser, la critiquer, tout ce qu’on veut, mais ils en pensent quelque chose. Avec Bertrand c’est différent, je ne dirais pas que le film est politique, je ne pense pas qu’il y ait un message de cet ordre…

J.-B. H. : Quand je dis politique, je ne pense pas au message, c’est surtout dans le sens où il y a une vision, un regard sur le monde.

P.L. : Oui exactement. Je dis ça parce que sur Les Garçons Sauvages on nous pose souvent cette question : “Est-ce que c’est un film féministe ?” ou “Quel point de vue vous avez sur la condition des femmes?”. Alors que je pense que le film est vraiment ailleurs. On peut se raconter plein de chose et tant mieux. Mais ce que je trouve politique chez Bertrand Mandico et qui est différent de ce que fait Vincent c’est la puissance de l’imaginaire. Il a vraiment cette croyance que l’imaginaire, le rêve, peuvent transformer les êtres, leur donner quelque chose. Aujourd’hui on a besoin de ça, j’en suis persuadée. On a besoin de gens qui rêvent, qui inventent, qui croient en des choses impossibles. Qui se disent : là on va mettre un mur avec des fesses, un arbre avec des sexes qui giclent! (rire).

J.-B. H. : C’est vraiment dans la transgression.

P.L. : Oui, c’est vraiment important qu’il y ait des gens comme Bertrand pour dire : on peut faire du cinéma sans parler seulement de nos vies, de nos histoires d’amour, de nos boulots. Même si il y a des choses magnifiques dans ces domaines là, je ne dis pas le contraire. Mais il croit à autre chose, il a l’audace de le faire avec finalement assez peu de moyens. C’est un artisan, un alchimiste. Cette foi qu’il a dans ce cinéma là, c’est très important, c’est essentiel.

J.-B. H. : Il y a également ce rapport à la matière qui est essentiel. Il y a aussi un peu de ça chez Macaigne dans Je suis un pays. Il y a par là un imaginaire qui se développe aussi.

P.L. : Oui c’est vrai. Et le point commun qu’ils ont c’est le goût pour les matières organiques, de mettre les interprètes ou même les spectateurs dans une expérience, de leur proposer une expérience. D’utiliser pour ça les matières, les fluides, de penser que tout est matière. Nous ne sommes pas uniquement de l’intellect, même si il y a de la pensée. Il y en a beaucoup dans le film de Bertrand, dans les dialogues, dans son projet même. Et Vincent aussi. Mais c’est beau de plonger les gens dans une expérience. C’est vraiment ce que j’aime chez les artistes que je rencontre, ceux qui sont un peu aventuriers, qui tentent une expérience, qu’elle soit réussie ou ratée.

R.C. : Ce que je vois comme point commun entre le cinéma de Mandico et Macaigne c’est ce rapport à la sidération. Il y a des plongées vertigineuses dans des milieux : Il y a cette scène de la rave party dans Pour le réconfort, et dans Les Garçons Sauvages c’est un monde totalement imaginaire, rêvé et en même temps ancré dans quelque chose de très réel, avec la matière du décor, sur vos corps, vos visages, même lorsque les images passent du noir et blanc à la couleur… on a vraiment l’impression d’être enfermé dans l’esprit de quelqu’un. Dans celui de Macaigne aussi avec le format qui enferme dans un espèce de huis-clos extérieur improbable. Et cette scène de la rave party, on a vraiment l’impression que Mandico a contaminé Vincent.

P.L. : C’est vrai? J’ai jamais vraiment pensé à ça.

J.-B. H. : Peut-être pas contaminé, mais en tout cas il y a vraiment un rapport à la matière chez Macaigne.

P.L. : Oui c’est sûr. Par rapport à la sidération, ce sont tous les deux des esthètes malgré tout. Même s’ils n’ont pas les mêmes goûts, les mêmes envies de projets, ce sont quand même des gens qui sont touchés par la beauté, qui sont émus par la beauté des couleurs, de la composition des plans, ils ont ce goût pour le beau. Peut être qu’elle vient de là la sidération dont tu parles.

R.C. : Il y a diverses formes de sidération : être sidéré par la beauté mais aussi par le cauchemar…

P.L. : Oui, il y a de la beauté aussi dans les cauchemars et du cauchemar parfois dans la beauté.

R.C. : Pour en revenir à toi, comme on a beaucoup parlé de Vincent et de Bertrand. Tout à l’heure tu parlais de l’acteur.ice créateur.ice, est-ce que ça t’arrive d’improviser des paroles, des gestes, au cinéma ou au théâtre?

P.L. : Au théâtre, en répétition, il peut y avoir des étapes d’improvisation pour créer des situations, quand le texte n’est pas défini, qu’il se construit au fur et à mesure, ce qui arrive souvent maintenant. Sur les films c’est surtout des propositions physiques, de regards, de choses qui n’ont pas été prévues, qu’on peut inventer. Mais, moi, je suis finalement assez respectueuse des textes, c’est mon côté un peu classique. J’aime bien dire ce que quelqu’un d’autre a écrit et essayer de respecter ce qu’il a fait. Pour moi il y a des contraintes qui sont intéressantes, par exemple, quand une phrase est compliquée à dire parce qu’on ne la dirait pas dans la vie où ce serait peut être de manière beaucoup plus triviale. Et donc si j’essaie de dire vraiment ce qu’il y a d’écrit, ça va provoquer une tension en moi, et aussi dans l’écoute, c’est ce qui est intéressant. Après ça dépend des projets. Parfois, l’improvisation permet une liberté, une rencontre avec ses partenaires, permet d’assouplir le travail, de créer de l’ordinaire. Mais quand le texte est là j’aime bien le dire, je suis un peu chiante avec ça, j’aime bien dire les mots qui sont écrits ! (rire)

R.C. et J.-B. H. : On pense à cette réplique des Garçons Sauvages : “c’est une nouvelle perspective qui s’offre à toi”. Il y a quelque chose dans cette phrase, elle nous impressionne. Elle est à la fois vertigineuse et extrêmement drôle, et ta manière de la dire la rend incroyable. On retrouve ce que tu viens de dire, le respect du texte et ta manière de te l’approprier.

P.L. : Oui, oui! Après ce n’est pas non plus un respect scolaire, c’est un amour des mots. C’est peut être ma formation qui fait ça. Mais je trouve que c’est intéressant de voir ça comme une contrainte. Lire le texte et trouver comment le rendre vivant, réel, dans cette forme qu’il a.

R.C. : En tant qu’actrice, est ce que tu t’inspires d’acteurs, d’actrices que tu as vus? Est-ce que tu as un modèle en particulier?

P.L. : Je ne m’inspire pas beaucoup des acteurs mais par contre j’ai vraiment une passion pour eux, j’aime énormément d’acteurs. J’adore les voir travailler, que ce soit au cinéma ou au théâtre. J’adore voir comment un acteur prend un plateau, ce qu’il propose, voir comment d’un film à l’autre il se transforme. Le travail d’acteur est vraiment passionnant, et infini, parce qu’il y a aussi un accès à sa personne, à sa propre fiction. Après je ne suis pas vraiment inspirée, je ne me dis jamais en regardant un film que je vais essayer de reprendre un geste. Ça ne m’arrive pas trop. Mais il y a des actrices qui ont vraiment comptée pour moi. Liv Ullman par exemple, j’avais jamais vu ça. J’ai vu les films de Ingmar Bergman très jeune au festival du Film de la Rochelle, où j’avais des combines pour ne pas payer ma place. Je passais ma journée à regarder des films et j’ai découvert Fassbinder (Rainer Werner Fassbinder)  comme ça, avec Hanna Schygulla qui est une actrice que j’adore. Et donc les films de Bergman avec Liv Ullman, j’avais jamais vu ça, cette douceur, cette tendresse qu’elle a, on voit en elle son humanité, sa profondeur et en même temps elle joue vraiment les situations de manière très concrète. Elle est vraiment passionnante. Hanna Shygulla, dans un autre style, j’adore comment elle compose des formes avec son corps, sa fantaisie. Puis à une époque j’étais vraiment fascinée par Audrey Hepburn! (rire)

J.-B. H. : Qui n’est pas fasciné par Audrey Hepburn!?

P.L. : J’adorais! Je trouvais qu’elle était hyper libre, j’adorais son humour. Elle a une légèreté qui était très inédite chez les actrices de cette époque là. Puis son physique fin, en pantalon, à danser, avec ses cheveux courts. Elle me fascinait. Sinon je vois beaucoup de films, par période, un peu moins quand je travaille. J’essaye de voir des choses très différentes. Dernièrement, j’ai vu Seule sur la plage la nuit (2018) de Hong Sang-Soo, que j’ai adoré. Cette actrice, Kim Min-Hee, est incroyable. Elle a cette légèreté que j’aime, elle est assez volubile et en même temps très profonde.

R.C. : Hong Sang-Soo a un travail avec les actrices qui est fabuleux que ce soit Kim Min-Hee ou d’autres. Les autres sont moins connues. Kim Min-Hee est devenue une star depuis Mademoiselle de Park Chan Wook (2017).

P.L. : Oui j’adore le cinéma de Hong Sang-Soo. Et ses films restent en tête. Je pense souvent à ce film (Seule sur la plage, la nuit), à certaines scènes. Il y a un moment qui m’a bouleversé, c’est un peu bizarre, mais c’est quand elle est avec sa meilleure amie sur un pont, qu’elle s’arrête et qu’elle s’accroupit pour prier. Je ne sais pas pourquoi mais cette scène m’a donné beaucoup d’émotions, je la trouve incroyable.

R.C. : Ce qui est fort chez lui, c’est cette espèce d’idiotie Rossetienne1 qui est décrite dans le livre “Les variations Hong Sang-Soo” dirigé par Simon Daniellou et Anthony Fiant. Le réel est déjà absurde et Hong Sang-Soo retranscrit cette idiotie là. D’ailleurs après cette séquence-là, elle se fait aborder par un homme qui court puis qui repart en sens inverse. On le retrouve après sur la plage où il la porte sur ses épaules, et ensuite elle est dans un cinéma. On ne sait pas si tout ce qu’on a vu avant était vrai ou pas et Hong Sang-Soo ne le dit jamais. Finalement on s’en fiche et le film continue de la même manière.

P.L. : Oui tout à fait. Et ce que j’aime aussi c’est qu’il ne nous dit pas ce qu’il faut penser. Il ne nous dit pas là “attention c’est important” par exemple. Il n’y a pas l’autorité du metteur en scène qui nous dit ce qui est bien ou pas. J’aime cette ouverture. Puis c’est magnifique cette idée lorsqu’elle dit  “je voudrais rejoindre ma vie, me rejoindre moi-même”. C’est formidable de formuler ça de manière aussi claire et simple.

R.C. : Est-ce qu’il y a des réalisateur.ices ou des acteur.ices avec qui tu aimerais travailler en France ou l’international?

P.L. : Bah Hong Sang-Soo! (rire) Non franchement en ce moment je trouve que c’est un des meilleurs réalisateurs vivants. En France il y a des gens qui sont vraiment supers, mais là je n’ai pas de nom précis.

R.C. : Et à l’international à part Hong Sang-Soo?  

P.L. : J’adore le film Certain Women, j’adore ce que fait Kelly Reichardt. Sinon je n’arrive jamais à répondre à cette question, pourtant j’aime plein de réalisateurs et de réalisatrices. Mais j’aimerai bien rencontrer des gens audacieux. Les rencontres avec les metteurs en scène sont très humaines, on a vraiment quelque chose à se dire, au delà du fait de parler de notre vie privée. On a un truc à se dire et le fait de faire un film ensemble c’est se dire quelque chose, partager quelque chose. On a quelque chose à vivre ensemble qui passe par un film. C’est pour ça que c’est facile de dire que j’adorerais bosser avec James Gray, même si je voudrais vraiment bosser avec lui (rires), mais ce sont surtout les rencontres qui sont importantes.

R.C. : Et des acteurs, actrices?

P.L. : Je ne sais pas trop. J’ai du mal à dire des noms comme ça.

R.C. : C’est normal. Comment tu envisages ta carrière maintenant, après ce qui s’annonce être un succès pour Les Garçons Sauvages et le film de Vincent Macaigne qui a aussi été très remarqué et salué par la critique?

P.L. : Pour l’instant je vais reprendre la tournée de Je suis un pays avec Vincent Macaigne. Et il y a UltraPulpe de Bertrand Mandico, un moyen-métrage de science-fiction qui sortira probablement en salle. Sinon je ne sais pas, j’envisage les choses au présent, comment la vie m’amène vers les gens, les expériences. Avec le temps on fait des rencontres selon les moments, donc je laisse un peu faire, et on verra.


Entretien réalisé le 13 Mars 2018 à Saint-Denis, mené par Roméo Calenda et Jean-Baptiste Heimburger avec l’aide de Gianlorenzo Lombardi. 

Retranscrit par Adeline Maturana

images : Pour le réconfort, Vincent Macaigne, Je suis un pays, Vincent Macaigne (©Mathilda Olmi ), Les Garçons Sauvages, Bertrand Mandico.


1 Le réel : traité de l’idiotie de Clément Rosset, Éditions de Minuit, 2004

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