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Parmi les films préférés de Benny et Joshua Safdie, on retrouve en tête de liste Le Voleur de Bicyclette (1948) de Vittorio De Sica. Ce n’est pas étonnant, le chef d’œuvre du néo-réalisme italien transparaît quelque peu à la vision des deux premiers films des new-yorkais, nouvelles coqueluches du cinéma d’auteur, très indépendants, issus de la mouvance qu’on appelle aussi Mumblecore. Ils tournent en 16mm, avec le moins de budget possible, le plus souvent avec des acteurs non-professionnels (avant Good Time), les tribulations de vingtenaires, trentenaires new-yorkais, des tranches de vie de antihéros anonymes. On pense aussi à John Cassavetes dans leur démarche, leurs thèmes et leur esthétique, une autre grande inspiration pour leur cinéma. La caméra est souvent proche des personnages, toujours en mouvement, à l’épaule, à l’affût de tout ce qui peut se produire dans le champ. Ceux qui occupent ce champ sont toujours des hommes et des femmes rebelles, en marge de leur environnement, de leur société. Les deux frères développent au fil de leur filmographie un vaste tableau sensible des laissés pour compte, des marginaux de la société contemporaine new-yorkaise.

On y suit premièrement dans The Pleasure of being robbed (réalisé uniquement par Josh Safdie en 2008), Éléonore, une jeune cleptomane en vadrouille, le temps d’un film, à la Cassavetes. La bicyclette finalement dérobée par le père à la fin du film de De Sica est évoquée et remplacée ici par une voiture pour un road-trip improvisé. Cependant, le vol n’a pas de but en soi si ce n’est juste celui de s’en sortir, vivre et être libre dans un espace des plus calibré, réglé. Sortir d’un système, c’est l’idée et le but premier des marginaux filmés par les Safdie, toujours sans souci de morale, dans une forme brute qui laisse s’incarner les faits sans jamais les commenter. Ainsi ils aspirent à s’échapper, fuir leur environnement. Si leur cinéma reste très ancré dans le réel, il y a souvent une place aux rêves, aux images mentales. La liberté rêvée par Éléonore s’incarne à la fin du film, dans la séquence du zoo, où elle s’imagine franchir les barrières pour rejoindre et câliner les ours polaires. C’est cet idéal qui est aussi dans la tête de Connie, interprété par Robert Pattinson dans Good Time (2017). Il parle souvent d’une île, d’un endroit où ils seraient heureux lui et son frère, où ils pourraient « domestiquer des crocodiles » (Some day, I swear, we’re gonna go to a place where we can do everything we want to/and we can pet the crocodiles, paroles de la chanson d’Iggy Pop qui clôt le film). Atteindre cette île, invisible, est la raison ultime du braquage qui ouvre le film. On pense aussi à Martin Scorsese, autre rebelle, et ses déambulations dans les rues de New-York. Un autre idéal pour Lenny dans Go Get some rosemary (2009), c’est celui de vivre libre avec ses enfants, de s’enfuir à la toute fin, loin des remarques sur sa relation insolite avec eux, loin des règles dictées par la société concernant l’éducation. Il faut voir cette séquence magnifique et déroutante où il donne des somnifères aux garçons lorsqu’il doit quitter l’appartement une journée, mais aussi tous les moments de complicité, de jeu perpétuel entre le père et ses enfants, sans cesse rappelé à l’ordre par la mère et son entourage. Quant à Harley (Arielle Holmes) à la fin de Heaven Knows What (2014), elle tente de fuir son milieu et sa condition, sans abri toxicomane, et monte avec son amant Ilya dans le premier bus pour quitter New-York. Tout au long des films l’aspiration à la liberté semble de plus en plus avortée; la recherche de leurs paradis perdus respectifs se solde par un échec.

Pourtant, ce qui compte, c’est d’avoir un idéal. C’est ce qui semble permettre aux personnages de tenir bon, comme une raison de vivre. Lorsque cette raison s’effondre, c’est tout leur monde qui s’effondre. Eleonore et Connie sont arrêtés par la police, on imagine bien Lenny poursuivi puis arrêté à son tour pour kidnapping, et lorsqu’Ilya quitte le bus et disparaît, Harley se réveille brusquement et retourne à la case départ, à New-York. Ce qui empêche l’aboutissement de la fuite, c’est la société elle même, l’ordre établi d’un système qui ne les aide pas, les délaisse. Les cinéastes portent un regard acerbe sur la police et toutes les espèces d’institutions bureaucrates. C’est l’ironie qui transparaît à la fin de Good Time. Connie en prison, son frère Nick est finalement récupéré par le système et envoyé dans un centre spécialisé, là où on croit l’aider, le cadre se resserre, on l’enferme davantage. Les paroles de la chanson d’Iggy Pop qui intervient au milieu de cette dernière séquence synthétisent tout l’esprit des films des deux cinéastes. Le pur et le damné, comme deux faces de la condition humaine cohabitent dans un monde systématisé, réglé, où l’idéal ne reste qu’un idéal et ne devient jamais réalité. Le cinéma des Safdie est un cinéma éminemment politique, qui dépeint un monde d’institutions visant à avorter la liberté des hommes, à condamner leur libre arbitre. C’est en s’affranchissant eux-mêmes des conventions qu’ils ont créé ces figures inoubliables, ces purs instants de fuite parmi les plus marquants du cinéma américain contemporain.

Jean-Baptiste

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images : Good Time, Lenny and the Kids


En partenariat avec Les 18èmes journées cinématographiques dionysiennes.

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