naissance-des-pieuvres

          J’ai repensé à elle ce matin. Mon cœur s’est mis à battre très fort contre ma poitrine et l’angoisse me montait à la gorge. La chaleur mêlée aux odeurs du métro me donnaient envie de vomir. À travers la vitre, une silhouette se détachait des autres corps collés dans le wagon d’en face. Sa chevelure blonde et ondulée tombaient sur ses épaules. J’ai pensé à elle. Mes yeux étaient comme paralysés face à cette forme agitée qui faisait basculer mes pensées vers le passé. Je l’ai regardé se faufiler dans la masse. Son visage m’était apparu et j’ai regardé avec désespoir cette femme partir. Le souvenir d’une autre resurgissait. Je continuais de paniquer sans savoir vraiment pourquoi.

Ça fait dix ans que je n’ai plus de nouvelles de Floriane, que je ne l’ai pas vue, que je ne l’ai pas entendue. Comment est-elle maintenant ? Pourquoi est-ce que j’ai eu l’envie de la voir à ce moment ? Et pourquoi je continue là maintenant ?

Je fume ma cigarette en marchant vers la sortie de la fac. Je repense à ses lèvres. Ses lèvres douces. Je n’y ai goûté qu’une fois.

Anne m’attend les mains dans les poches de son manteau. Il va être 18 heures, ma séance au cinéma est dans vingt minutes. Il faut que je parte vite. Elle s’empresse de venir vers moi et me demande si je viens à son spectacle de natation synchronisée samedi. Je dois récupérer mon vélo chez mes parents ce jour-là (je viens de le décider). Anne commence à râler, encore. Qu’est-ce qu’elle peut m’énerver. Son visage se déforme. J’ai envie de rire. J’avais le droit à « Marie, tu ne viens jamais me voir » ou encore « T’es pas une vraie pote ». Qu’est-ce que j’en ai à foutre Anne ? C’est pas le moment. J’ai la nausée. Sa voix s’évapore comme ma fumée de cigarette. Je repense à Floriane et à ma frustration.

 – Il faut que j’y aille, dis-je.

Anne souffle et se tape la cuisse comme une enfant. Je réveille la bête et je la fuis.

On s’est installées près de Saint-Lazare avec Anne pour nos études supérieures et être ensemble. Je me souviens que pour se voir avant, elle passait directement par le jardin de chez mes parents et je lui ouvrais la fenêtre de ma chambre. Elle avait les cheveux courts, des rondeurs et un sourire fou. Elle n’a jamais perdu son charme.

J’ai retrouvé Anne un jour debout, collée à ma fenêtre, le maillot de bain humide sous son gilet en laine et son pantalon. Une marque noire encerclait son entrejambe et ses fesses. Ses pieds plein de terre ressortaient de ses baskets. Elle pleurait la tête baissée et serrait son sac contre sa poitrine. Lorsque je lui ai ouvert, elle s’est collée à moi brusquement. Des tonnes de feuilles déchirées à moitié humides tombaient de son sac qui sentait la crème de rasage. On pouvait y lire « Sale grosse », « Boudin », « Les baleines c’est pas dans les piscines », « Tu nous fait honte » avec des illustrations futiles. J’ai passé mes bras autour d’elle et je sentais ses épaules se secouer. On s’est allongées sur le sol et on n’a pas parlé. Elle reniflait et tremblait contre moi. J’ai passé la nuit à lui caresser les cheveux, ma tête appuyée contre la sienne. Le lendemain, l’air abattue, Anne s’est levée pour m’enlacer longuement et partir. Elle est revenu en fin de journée et m’a demandé de courir avec elle.

Son corps a changé. Ses cheveux ont poussé et ses fossettes ressortent davantage lorsqu’elle sourit. Elle est devenue encore plus hypnotisante mais toujours aussi agaçante.

Les années passent et les gens changent. J’ai l’impression d’être restée à la case départ. D’être restée une fille de quinze ans dans un corps d’enfant. J’ai pris un peu de muscle grâce à Anne, en faisant du sport presque tous les jours avec elle. Des moments d’absence où on ne se parle pas. La présence de l’une motive l’autre. On avance ensemble. Dans 40 ans, nous serons peut-être comme Vassia et Arkadi dans Un cœur faible de Dostoïevski. Je lui citerai « Arkadi ! Ton amitié, elle me rend tellement heureux, sans toi, je ne pourrai pas vivre – non, non, ne dis rien, Arkacha ! Laisse moi te serrer la main, laisse… – moi te rem…ercier… ! »

Je remonte une rue derrière l’université pour retrouver le cinéma près de la Basilique de Saint-Denis. L’envie se dissipe. Je repense à Floriane. Il faut que je me vide l’esprit. Qu’est-ce que je fais ? Je vais péter un câble là-dedans. Ça redevient le bordel dans ma tête. Je sors de ma poche mon téléphone, ma séance a déjà commencé. Je ne sais même plus ce que je voulais aller voir. Je me décide à marcher jusqu’à la gare de Saint-Denis.

Le train arrive dans 10 minutes. C’est trop long. Je m’assois sur un banc et je sors une cigarette. Ma jambe droite se met à bouger nerveusement. Je regarde autour de moi en portant la cigarette à mes lèvres, inspirant et expirant mes pensées désespérées. Des images me reviennent. Je repense à ces corps que j’ai touché, ces poitrines que j’ai embrassées et ces lèvres que j’ai mordues. Chercher le réconfort dans l’étreinte, l’amour à travers l’inconnu.

Le train arrive. La masse se précipite dans les wagons. A peine entrée, on me pousse le sac lorsque la sonnerie retentit pour prévenir la fermeture des portes. Je descends les escaliers pour m’asseoir. Mes nerfs sont à vifs. Je regarde à travers la fenêtre. Le décor est déformé par la nuit et la vitesse du train. Les visages des passagers se reflètent sur la vitre. Ils ont les têtes baissées, rivées sur leurs écrans. Je ferme les yeux. Les voix autours de moi, bruyantes, s’entremêlent. Tout devient confus. Le visage de Floriane apparaît dans mes pensées et plusieurs langues que je ne connais pas s’ajoutent en fond. J’ai mal au ventre. Il y a un mélange d’arômes qui donne la nausée. Un cocktail indigeste. Un rejet, un dégoût. Quelque chose qui ne suit pas. Une hésitation, une indécision comme celle de Floriane.

Je descends à Gare de lyon et prends la sortie. Mon corps déambule et s’arrête au bout d’une trentaine de minutes, devant un bar.

L’alcool glisse dans ma gorge et mes pensées dérivent. Mon corps se déhanche et mon sac me pèse. Je le glisse sous une chaise, avec mon manteau, où une jeune femme est assise dessus. Elle parle avec un homme assis près d’elle. Je lui demande :

– Ça vous dérange pas si je mets mon sac là ?

La jeune femme rigole en me répondant non. Je me mets à rigoler comme une idiote. L’homme se lève et se dirige vers le comptoir. Je profite de son absence pour m’asseoir à sa place. La jeune femme tourne le regard vers son ami puis me regarde.

– C’est ton copain ?

Elle rigole à nouveau et me répond que non. Elle est belle. Son visage est mince, elle a des yeux saillants très clairs et des petites lèvres. Je la fixe du regard. Son ami revient avec deux verres. Je me relève, ne sachant pas quoi dire. Je me dirige vers le comptoir en jetant des coups d’œils intrigués vers la jeune femme. Elle ne me regarde pas.

Un couple de vieilles dansaient à côtés de moi. Je dansais avec mon verre à la main en fredonnant l’air des chansons de manière ridicule. Ma tête est comme retournée. Je divague. Je me dirige vers les toilettes, poussée par une violente envie de vomir mes tripes. Le temps que je pousse la porte, la gerbe me prend. Je me laisse tomber à terre en me tenant à la cuvette pleine de pisse. Les odeurs me parviennent et me redonnent la nausée. J’ai mal à la tête. Mon corps se relève difficilement. Je tire la chasse d’eau et titube jusqu’à l’évier en me tenant aux murs. J’ai trop bu.

Mes bras sont tendus sous le jet froid du robinet et ma tête tombe sur mon épaule. Quelqu’un frappe brutalement à la porte. Je me passe un coup d’eau sur le visage. Ma tête tourne encore. Mes paupières sont lourdes. J’ouvre la porte mais je n’ai pas la force de lever le regard vers la personne. Elle me laisse passer. J’entends des rires autours de moi. L’angoisse revient. Je récupère mon sac, mon manteau et je pars.

Mon corps tremble par le froid et ma vue devient flou.

J’arrive devant la porte de chez moi. Anne ouvre brusquement la porte d’entrée.

– T’étais où ? Putain, tu pues !

Je n’ai même pas la force de parler. Je me remets à pleurer. Anne referme la porte et m’entraîne dans la salle de bain.

Elle me déshabille.

– Tu sens vraiment pas bon, qu’est-ce t’as foutu ? demande t-elle.

Mon rire se mêle d’un coup à mes pleurs. Elle me met sous la douche et me lave.

– Je viendrai à ton spectacle samedi, répondis-je.

– T’es chiante.

Cloé Berton

(Inspiration de Naissance des Pieuvres réalisé par Céline Sciamma en 2007)

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