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L’industrie du cinéma iranien connait un essor dans les années 50/60. À cette époque les films sont manichéens et légers et la mise en scène riche et extravagante. Aux antipodes, donc, de la forme épurée des films de la Nouvelle Vague iranienne lancée en 1969, et du poids des propos tenus. Le renversement du Shah et l’instauration de la République Islamique en 1979 contraindra de plus en plus la liberté d’expression des cinéastes qui devront respecter la morale islamique dans leurs films. Les contraintes concerneront majoritairement la représentation des femmes et les rapports entre les sexes. L’adultère, à moins d’être dénoncé ne peut être dépeint et les règles vestimentaires imposées dans l’espace public s’imposent à l’écran. Le cinéma intellectuel impulsé par la Nouvelle Vague Iranienne véhicule des critiques sociales, politiques, et doit parvenir à contourner la censure. Les distinctions lors des festivals européens permettront aux cinéastes de rendre compte des réalités de leur pays à l’international, non sans dangers et sacrifices.
Le cas de Jafar Panahi nous en persuade. Après avoir travaillé comme assistant-réalisateur pour Abbas Kiarostami sur Au travers des oliviers (1994), il remporte avec son premier film Le Ballon blanc la Caméra d’or au festival de Cannes en 1995. Lors d’une émission pour l’Ina le 4 décembre 1995 Jafar Panahi est mal à l’aise lorsqu’on lui demande s’il pense que son pays est intégriste. Il répond : «Je préférerais ne pas faire de considération en matière de politique, je préférerais plutôt me prononcer sur le domaine qui m’est propre». Sans doute veillait-il à ne pas s’attirer les foudres du pouvoir iranien dès son début de carrière.

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Comme bon nombre de cinéastes iraniens, Jafar Panahi contourne la contrainte de ne pas pouvoir traiter des femmes et de l’amour en choisissant comme personnage principal une petite fille. Le Ballon Blanc narre par exemple l’histoire d’une fillette qui cherche à acheter un poisson rouge dans la ville de Téhéran pour honorer la tradition iranienne du passage à la nouvelle année. Dans Le Miroir (1997), une petite fille doit retrouver le chemin de sa maison alors que sa mère n’est pas venue la chercher à l’école. Vers la moitié du film, elle sort d’un bus et se plaint à l’équipe technique de son rôle, brisant le quatrième mur. Par sa position et sa fonction de réalisateur, Panahi incarne le gouvernement et la petite fille les femmes iraniennes. Elles se révoltent contre l’état qui leur dicte ce qu’elles doivent faire. Regagnant sa liberté, la petite fille rentre toute seule chez elle et Panahi a quitté son « domaine propre ». Enfin, dans Taxi Téhéran (Ours d’or en 2015), il parvient par l’intermédiaire de sa nièce Hana Saedi (qui doit tourner un film pour l’école) à énumérer les sujets qu’il est interdit de traiter au cinéma. Par cette mise en abîme, Panahi tacle le gouvernement et rend compte des murs qui se dressent devant les artistes iraniens. Son film à elle c’est son film à lui : ils partagent le même combat. C’est elle qui viendra recevoir l’Ours d’or à Berlin.
Panahi sait aussi aborder frontalement les sujets qui fâchent. Tourné clandestinement, Hors- jeu (Ours d’argent en 2006) raconte le combat de femmes qui se déplacent au stade de football pour assister à un match de l’équipe nationale d’Iran, malgré l’interdiction. Le film questionne le rejet, opposant un extérieur à savoir les abords du stade de foot à un intérieur, la pelouse et les gradins. Fort d’une mise en scène immersive, Panahi nous fait tendre l’oreille et lever la tête pour chercher une brèche entre les colonnes bétonnées à travers desquelles les supportrices parviennent parfois à entrevoir une action de but. Le film est totalement d’actualité puisqu’on y voit une femme qui se « déguise » en homme pour réussir à entrer dans le stade. Sur les réseaux sociaux plusieurs supportrices iraniennes rebelles partagent des photos d’elles maquillées et habillées en homme en train d’assister aux matchs. Si les saoudiennes ont obtenu l’autorisation de stade en 2018, les iraniennes restent « protégées » des supporters masculins rustres et vulgaires même si ces derniers sont plutôt enclins à les accepter.

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Bien qu’elles disposent de moins de droits et libertés, les iraniennes réalisent plus de films que les femmes en occident. À Cannes et aux Oscars la représentativité des femmes tant à l’écran que derrière la caméra fait régulièrement débat. Jane Fonda demeure d’ailleurs la seule femme à avoir remporté la Palme d’Or. Faut-il tout de même s’inquiéter de la situation au Moyen-Orient ? Pour la réalisatrice de Nahid, (2015) Ida Panahandeh il semblerait que non : « C’est même un atout d’être une femme pour faire des films en Iran. Il y a d’ailleurs beaucoup de femmes cinéastes. Plus largement, être une femme en Iran n’est pas particulièrement difficile. Mais vivre est difficile, partout et à toutes les époques. » (1) Son opinion ne doit pas faire oublier que plusieurs cinéastes et artistes iraniennes sont censurées et arrêtées pour leurs œuvres. À ce titre, une vague d’arrestations en juin et juillet 2009 suivant les élections présidentielles avait visé Mahnaz Mohammadi (Noces éphémères, 2011) Pegah Ahangarani ou encore Marzieh Vafamehr apparue dans son film My Tehran for Sale (2009) tête nue et buvant de l’alcool. (2)
Le dernier film de la cinéaste Rakhshan Bani-Etemad, Tales (Lion d’or du meilleur scénario, 2014) avait attiré les foudres du gouvernement. L’une des multiples histoires met en scène une femme battue, ébouillantée par son mari et qui décide de le fuir. Interdit pendant deux ans en Iran il a finalement été projeté en festival à Téhéran en 2014 quelques mois après l’élection de Hassan Rohani et en France, fin 2017, dans le cadre de la semaine «Action, elles tournent», occasionnant un partenariat entre l’Iran et la France. Tout se passe comme si, faute de pouvoir empêcher la production de certains films, le gouvernement tendait à assumer les œuvres qu’il interdit en Iran mais qui peuvent vivre sur la scène internationale afin d’apporter une preuve de l’ouverture du pays quand c’est sa dernière arme. Le président Rohani a compris qu’il peut soigner l’image de l’Iran en instrumentalisant le cinéma. À ce titre, le regard de la cinéaste Sepideh Farsi est intéressant : «Les réalisateurs célèbres à l’international et dont les films ne sont pas directement politiques – même s’ils traitent de questions sociales –, ont la possibilité de travailler. Cela permet au régime de dire : « Regardez, nous avons des cinéastes formidables qui font des films en Iran, comme ils l’entendent ». »(3)

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Pour autant, la censure n’a pas de plomb dans l’aile. Fin 2017, le cinéaste Mohammad Rasoulof s’est vu confisquer son passeport à cause de son film Un homme intègre sélectionné à Cannes, accusé d’«activités contre la sécurité nationale» et de «propagande contre le régime». Rasoulof, qui risque six ans d’emprisonnement, avait déjà été condamné à un an de prison pour un film réalisé avec Jafar Panahi en 2010 mais n’avait pas effectué sa peine. (4)
Revenons justement sur le cas de Jafar Panahi, condamné en 2011 à vingt ans d’interdiction de tourner. Dans le documentaire Ceci n’est pas un film, (2011) Jafar Panahi, dans sa maison, parle de son prochain film… qu’il ne réalisera pas. Avec frustration il décrit les décors, raconte le scénario du film et s’en prend au gouvernement. Dans Taxi Téhéran, il joue un chauffeur de taxi. Sur son trajet, il rencontre tout un panel de la société iranienne. En 2017, sur une commande du Centre Pompidou qui lui consacre une exposition, Panahi répond à la question «Où en êtes-vous Jafar Panahi ?» en se mettant à nouveau en scène au volant d’une voiture. Il emmène avec lui un jeune cinéaste, Majid Barzegar, sur la tombe d’Abbas Kiarostami, décédé le 4 juillet 2016. Il concède faire des films qui parlent de lui et non plus de la société mais se justifie par son interdiction de parler de la société. À la fin du film il laisse seul son compagnon de route aller déposer les fleurs sur la tombe de Kiarostami. Reprenant le même plan final que dans Taxi Téhéran, la caméra (un téléphone portable) reste à l’intérieur de la voiture, filmant à travers le pare-brise le jeune cinéaste entrer dans le cimetière. Panahi reste enfermé avec sa caméra, condamné à sa position d’observateur. Si la forme de son cinéma apparait essoufflée dans ses derniers films, à travers leur seule existence en tant qu’objets interdits, ils continuent de marquer la rébellion du cinéaste.
Autre forme de rébellion, la présence de Golshifteh Farahani dans Mensonges d’État de Ridley Scott (2008). Elle fut la première actrice iranienne à jouer dans un film États-Unien depuis la révolution de 1979. « De retour en Iran, j’ai subi des interrogatoires pendant sept mois. Ils me disaient que le regard de DiCaprio sur moi dans le film, c’était le regard des États-Unis sur l’Iran ». L’actrice a choisi de fuir l’Iran pour suivre librement sa carrière. Invitée sur Europe 1 pour faire la promotion de son dernier film fin 2017, un chroniqueur lui demande : « Votre maman vous envoie des amandes fraiches, des citrons doux et des fraises tout à fait particulière, c’est vrai ? » Elle répond « Oui […] c’est le goût d’Iran, ça vient de la terre 
». Le chroniqueur aurait pu lui demander ce qu’elle pensait du Goût de la Cerise (1997). L’État fit retirer du film de Kiarostami une chanson de Louis Armstrong qu’il dû remplacer par une musique iranienne traditionnelle. Lauréat de la Palme d’or à Cannes en 1997, Le Goût de la Cerise traite à sa manière de la terre. Cette dernière incarne la mort mais aussi la vie puisqu’elle sort les arbres qui portent des fruits. De même le cinéma iranien qui traite des sujets graves offre parfois (à travers les rôles des petites filles) des odes à la liberté, des films gorgés de soleil.

Mickael Noyau


(1) http://www.telerama.fr/festival-de-cannes/2015/en-iran-c-est-un-atout-d-etre-une-femme-pour-faire-des-films-ida-panahandeh-realisatrice,126989.php
(2) https://www.lesinrocks.com/2011/08/11/cinema/femmes-et-realisatrices-en-iran-la-double-sanction-1111130/
(3) http://www.kering.com/fr/magazine/pellicules-obscures
(4) http://www.lemonde.fr/cinema/article/2017/10/19/mobilisation-autour-du-cineaste-iranien-mohammad-rasoulof_5203238_3476.html


images : Jafar Panahi et Mina Mohammad Khani sur le tournage du film Le Miroir, Le Taxi Téhéran et Le Ballon blanc de Jafar Panahi, Tales de Rakhshan Bani-Etemad


En partenariat avec Les 18èmes journées cinématographiques dionysiennes.

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