sonatine

Takeshi Kitano n’est sans doute pas le premier cinéaste japonais auquel on pense lorsqu’il s’agit d’évoquer le thème du rebelle. Les années 1960 et 1970 japonaises regorgent de cinéastes ayant articulé diverses formes de rébellion dans leur cinéma : on pense précisément à Nagisa Oshima, Koji Wakamatsu, ou même Seijun Suzuki dans un autre registre. Cependant, si le premier mot qui nous vient à l’esprit lorsqu’il faut évoquer le cinéma de Takeshi Kitano n’est pas directement lié à l’idée du rebelle, le spectre de la rébellion traverse plus ou moins implicitement toute la filmographie du cinéaste.

Le cinéma de Takeshi Kitano présente constamment des personnages qui se rebellent faute d’avoir trouvé leur place dans la société. La rébellion est d’abord intime chez Kitano. Elle se construit autour de l’individu ou d’un groupe minoritaire, contre un groupe majoritaire ou un système. Dans ses films de Yakuza (yakuza eiga) les personnages principaux, généralement interprétés par le cinéaste, sont tous des individus qui ont absorbé les codes d’un système patriarcal, ordonné, codifié, basé sur l’honneur et la testostérone. C’est à celui qui s’imposera le plus par la force, criera le plus fort, parlera le plus vite, que reviendrait le titre honorifique de mâle alpha. Que ce soit dans le milieu de la police (Violent Cop, 1989) ou dans le milieu Yakuza (Sonatine, 1993 ; la trilogie Outrage, 2010-2017). Si dans ces deux derniers exemples les personnages interprétés par Kitano sont de prime à bord le prototype du “bon” Yakuza (fort, violent, jacteur émérite…), il esquisse progressivement un sentiment de mal-être dans un système qui ne lui convient plus. Problème majeur, il s’agit désormais du seul système auquel ce personnage peut adhérer. Kitano dépeint une réalité sociologique tragique dans ses Yakuza Eiga : on devient rarement Yakuza adulte, on le devient majoritairement adolescent, lorsque l’individu se construit (on pense précisément à Kids Return, 1996). Du moins, c’est bien souvent ceux qui n’ont pas trouvé leur place dans la société qui trouvent dans la structure Yakuza une forme – illusoire – de rébellion. Si le seul modèle sur lequel un Yakuza s’est construit est celui du gang, il éprouvera une grande difficulté à le fuir (la réinsertion des anciens Yakuza dans la société est également un grand enjeu social au Japon). En préambule, c’est avec les codes du système dans lequel ont toujours évolué ces personnages qu’ils vont manifester leur instabilité : violence physique, haussement rapide de la voix, gros yeux, et même sadisme. Il faut voir cette scène de Sonatine (1993) où Murakawa dirige une opération de torture par noyade successive d’un patron d’une salle de jeu : un silence s’installe, Murakawa pense. Distrait, il laissera mourir sa victime en le laissant trop longtemps sous l’eau. Un accident vite oublié par Murakawa mais qui en dit long sur son instabilité mentale et son incapacité à rester au sein du gang. Avec quelques lieutenants, il finira par fuir une guerre entre deux clans Yakuza, sur une plage d’Okinawa. Il faut créer de nouveaux codes, un nouveau système ; les Yakuza recommencent tout à zéro, retombent en enfance. Le jeu enfantin, régressif, est en effet la seule base commune à chacun des Yakuza et qui ne s’apparente pas de prime abord à un milieu de violence sans pitié, basé sur un honneur facilement corruptible. Ces Yakuza vont cependant finir par jouer la violence elle-même. S’il s’agit d’abord de la moquer, le constat est néanmoins tragique : ils ne peuvent échapper à la violence. Le dernier jeu sur la plage est une bataille de feu d’artifice articulée comme un gunfight entre deux camps qui s’affrontent. Murakawa sort alors son arme et tire à balle réelle sur ses acolytes. Il rit. Aucun blessé n’est à déplorer dans cette pure séquence de comédie. Elle évoque néanmoins l’attrait d’une certaine violence même dans le cadre du jeu, le jouet préféré du Yakuza étant son arme (Murakawa avait lancé une partie de roulette russe comme premier jeu). Le sanctuaire précaire que s’étaient créés les anciens Yakuza se retrouve balayé en une scène, lorsqu’un membre du gang déguisé en pêcheur vient assassiner d’une balle devant les yeux de Murakawa, stoïque, un de ses acolytes. Conscient qu’il ne peut fuir éternellement, il se lancera dans une entreprise solitaire de destruction, et par conséquent d’auto-destruction. Sa riposte à la violence est à ses yeux l’ultime acte de rébellion, un acte désespéré : il sait pertinemment qu’il ne fera pas faillir le système, il l’a toujours su.

Cette structure apparaissant dans Sonatine est un schéma souvent répété dans le cinéma de Takeshi Kitano. Il y a d’abord la situation de l’appartenance au clan, puis la mise en doute de celle-ci. Après le doute vient la fuite. D’abord physique, lorsque le personnage se déplace vers un espace diamétralement opposé au milieu qui le retenait : une fuite de la ville vers la plage (Hana-Bi, 1997 ; L’été de Kikujiro, 1999…). Cependant, les yakuza incarnent la persistance de ce système : ils sont d’inépuisables poursuivants, d’ineffaçables inscriptions dans l’espace. Avec Otomo (interprété une nouvelle fois par Kitano) dans la trilogie Outrage, on suit l’intégralité de cette structure type sur trois films. Dans Outrage Coda, le dernier volet sorti en 2017, Otomo est devenu une sorte d’alter-yakuza : il vit à Jeju, sur une île hors du japon (en Corée du Sud), accompagné d’un petit groupe de personne, mais continue tout de même ses trafics illégaux divers. Ce troisième volet présente alors les deux dernières phases de la structure type du personnage kitanien après la mise en doute de son appartenance au clan : Otomo a fui le clan, les yakuza. La violence va l’y ramener : il va – encore – riposter, se rebeller. Dès lors qu’un personnage kitanien entame sa rébellion, il ne peut plus faire marche arrière. La métaphore la plus adéquate se trouve dans Hana-Bi (1997). Nishi, un ancien policier en fuite après un braquage et un emprunt aux yakuza voué à ne jamais être remboursé, se retrouve face à un membre du gang qui le poursuit inlassablement. Le yakuza sort son arme, et tente de tirer. Nishi saisit l’arme sans la lui ôter de la main et place son index au niveau du percuteur de telle sorte à bloquer la détonation. Nishi met littéralement le doigt dans l’engrenage de la violence, il a enrayé son mécanisme. Les ingénieurs de la violence que sont les yakuza doivent impérativement éliminer l’élément dysfonctionnel, à moins qu’il ne s’auto-détruise.

“Mes films sont du pus sur le visage de la culture japonaise”
Takeshi KITANO, Les Cahiers du Cinéma n°518, Novembre 1997

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Roméo Calenda


images : Sonatine et Hana-bi, Takeshi Kitano


En partenariat avec Les 18èmes journées cinématographiques dionysiennes.

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