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La rébellion est cette forme de résistance érigée au travers l’établissement du corps de Gena Rowlands, au sein de l’espace du plan : l’actrice est une fissure, dès lors conditionnée à côtoyer un environnement hostile, impropre à des émotions qui s’épanchent. Le personnage rebelle, manifestation d’un écartèlement de la norme, élabore une distinction au milieu d’un monde normé, préfabriqué. Dans Une femme sous influence (1974), l’actrice s’affirme ainsi comme cette engelure contaminant l’ensemble du film.

C’est par l’intime d’une expression de l’émotion incapable de retenue, par le spasme, la bouffée d’air, que s’effectue, chez Gena Rowlands, le geste rebelle, flot incessant d’extravagance à l’impossible normativité. L’actrice envahit progressivement l’espace du film, réduisant les figurants en tâches indistinctes, ramenées à l’arrière-plan comme de vulgaires cobayes.
Par le déploiement d’un corps tendu, courbaturé, articulé de tout son long, par le déroulement des doigts et des mains, Gena hésite, entrouvre la bouche, se reprend. Au milieu du plat de spaghettis, dans le vide du plan, les doigts s’articulent, cherchent matière à prendre sous sa peau, manière d’aller à l’encontre de l’ordre établi. Face à la norme de corps immobiles, attablés, mains placées devant l’assiette attendant d’être dévorée (Une femme sous influence), Gena Rowlands manifeste l’état de son propre corps, en contradiction avec l’élaboration normée du groupe d’ouvriers.

Face aux promesses mathématiques d’un monde ordonné, le geste rebelle dans le film de Cassavetes, est l’expressivité d’un désordre, circulant au milieu de la propreté bien rangée de protagonistes dès lors effacés, figurants d’un monde invisible. L’irrémédiable singularité de Gena Rowlands est symptomatique d’un écart entre l’intérieur et l’extérieur, objet d’une dualité entre le corps et le monde, la chevelure blonde éparpillée dans l’atmosphère et l’incorrigible costard-cravate au sourire pincé, coincé dans sa raideur.
Parmi l’établissement d’une circulation des individus au sein des plans, le corps de Gena Rowlands résiste à l’adversité, s’agrandit comme dans une recherche d’osmose avec le ciel à l’immensité bleutée : par le seul acte d’un lâcher-prise total du corps, la main qui se déploie face à l’écoute du Lac des cygnes, est ce geste dansé, entrant dès lors en altercation avec la vie bien ordonnée du père de famille raidi par le poids des conventions.

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Dans cette séquence emblématique d’Une femme sous influence, la rigueur d’une vie matérialisée par le personnage-pincé, entre à l’encontre de la fraîcheur balbutiée d’une Gena Rowlands déstabilisée par sa propre capacité à l’écart, la rébellion, le sursaut. L’hystérie d’une rébellion est ce qui incline le pied à se propulser, emmenant le corps au sautillement, élevant l’actrice à la spontanéité d’un comportement propulsé par le spasme, l’hystérie, l’étrange respiration d’un besoin excessif de témoigner de sa propre existence : à piétiner dans l’herbe desséchée du dehors, Gena Rowlands manifeste dès lors l’étrange singularité d’un comportement écarté de toute mesure. Par son propre mode d’expression, le personnage rebelle, dans le cinéma de John Cassavetes, s’affirme face au rejet de toute dépendance : le geste qu’il instaure par son propre déploiement à travers le film, est celui, compulsif, d’un besoin spontané d’une expression à court terme. Gena Rowlands est cette fissure engendré par l’impulsion, dans un état proche de celui de l’animal.
Insoumise au creux du plan, l’actrice est dans l’impossibilité de maintenir une place parmi les autres : le corps, le visage, l’apparente individualité de sa personne, évoquent le mouvement vacillant du funambule, qui tente, le pied en équilibre sur un fil, de ne jamais s’effondrer à la matérialité du sol sous ses pieds. Le corps n’est jamais stable, contraint dès lors à s’échapper du terrestre, sans cesse en contradiction, face à l’individu ordinaire déambulant au milieu de la vie citadine.
Par sa propre capacité au sursaut, la rébellion est l’état d’une impossibilité à la rigidité : par son absence de toute mesure, rationalité du calcul mathématique confinant le nombre dans de grandes cases étanches, la rébellion s’impose comme le rejet de toute fixité, de toutes limites. S’élabore l’expression d’un effritement où le calcul n’a pas sa place. À défaut de l’établissement d’un geste organisé, c’est la profonde désarticulation d’une vie désarçonnée qui sommeille au sein du regard de Gena Rowlands : incapable ainsi de se soustraire à la vie rigide, normée, mathématique, syndrome de l’organisation quotidienne du temps comme découpage, tranches d’heures.

Léda Villetard


image : Une femme sous influence, John Cassavetes


En partenariat avec Les 18èmes journées cinématographiques dionysiennes.

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