L’INTRUSA, LEONARDO DI COSTANZO, 2017

UN CONTRE-CHAMP FÉMININ DE GOMORRA

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On parle tellement de criminalité, corruption et mafia en Italie que, malheureusement, ce sont souvent les trois premiers mots qui viennent à l’esprit lorsqu’on parle du « bel paese ». Le même discours arrive dès qu’on parle du cinéma : souvent les cinéastes majeurs en Italie se retrouvent à parler de ces sujets et les critiques français leur reprochent qu’on voudrait voir autre chose de l’Italie que guerres de gangs criminels et/ou des représentations de la vie politique tellement grises et sombres qu’on en regretterait l’empire de Nerone.

Avec L’intrusa de Leonardo Di Costanzo, on parle encore de mafia et plus précisément la « camorra » napolitaine. Ce qui frappe ici c’est le regard différent qu’on amène sur cette réalité; un regard féminin, une sensibilité assez nouvelle sur un sujet qu’en Italie on croit connaitre assez bien.

Une enseignante s’engage à construire un espace créatif pour des enfants dans un espace vert à coté de la banlieue napolitaine la plus grise. Ici, on cherche à protéger les plus petits par une un contexte qui pourrait éventuellement les amener à la criminalité : adultes, ceux-là pourraient se retrouver victimes ou bourreaux d’une réalité qui souvent ne laisse pas de place au rêve. Un jour, elle se retrouve face à la femme d’un mafieux qui ne veut plus quitter le petit appartement que les gens de cette communauté voudraient voir destiné à une famille gitane ou d’immigrés en plus grosses difficultés. Cette femme, d’une beauté belliqueuse et fragile en même temps, arrive vite à se faire accepter. Mais une fois sa fille en difficulté, elle commence à montrer sa vraie nature agressive.

Particulièrement frappant par le minimalisme avec lequel il approche les événements, L’intrusa est un film-fils de la vision de Matteo Garrone (“Gomorra”, “Reality”), où les caractérisations des personnages sont amenés de façon directe grâce à une dramatisation minimaliste, la plus attachée au réel possible. On voit des personnages véritables avec des visages marqués par les rides et les préoccupations de la vie, comme l’incroyable protagoniste enseignante jouée avec détermination par Raffaella Giordano (déjà vue dans le très beau “Leopardi” de Mario Martone en 2014), la vraie héroïne du film dans sa tentative de rendre la vie de sa communauté la plus équilibrée possible. Intéressante comme son accent du nord qui s’intègre parfaitement dans le récit, en considérant que la plupart des acteurs jouent ici en dialecte napolitain. Elle semble étrangère à cette réalité, mais elle fait face aux événements les plus dramatiques du film avec un courage que l’on ne trouve pas souvent dans les femmes du cinéma italien actuel. De plus les séquences avec les enfants sont mises en scène avec une sincérité incroyable : cela nous pousse à penser que les gamins, très probablement à leur première expérience cinématographique, agissent en oubliant la caméra, immergés dans leurs univers de construction, d’apprentissage et de découverte. Seulement la fille du mafieux est une enfant incapable de rire ou même de sourire et on la suit sagement dans son malaise : souvent les enfants dans le cinéma italien sont insupportables, toujours démesurés et sortis d’une vision de l’enfance similaire à celle des séries télé des vieilles chaines de Silvio Berlusconi. Ici Leonardo Di Costanzo arrive à éviter le problème et cette enfant arrive à donner une des meilleures interprétations enfantine de l’année, capable de tenir tête à l’exubérance de l’autre petite révélation de cette année, la Brooklyn Prince du très beau Florida Project de Sean Baker.

Naturellement dans tous ses portraits féminins il ne faut pas oublier la révélation du film Valentina Vannino, d’une beauté sidérale, qui frappe dès sa première apparition par la façon dont elle arrive à s’exprimer en dialecte napolitain parfois de façon assez violente, un contrepoint total en opposition à l’apparente tranquillité suggérée par son visage: c’est à elle qu’est consacré le plus beau plan du film, une sorte d’hommage au minimalisme de Tsai Ming Liang. Une minute de silence face au miroir sur cette femme indécise sur le maquillage à mettre, mais aussi en doute sur le futur qui pourrait l’attendre à cause des proches mafieux de son mari.

On peut justement considérer “L’intrusa” comme un essai théâtral – vu l’utilisation minimale du décor réduit à l’espace pour les enfants – capable d’introduire un regard courageux et encourageant des femmes sur la Camorra. Le film s’éloigne rarement de la communauté pour les enfants, et évite le sentiment de claustrophobie grâce aux espaces verts. Nous ressentons davantage une impression d’âmes coincées dans une perpétuelle indécision face à la Camorra qui déstabilise les vies de ceux qu’elle touche. C’est peut-être le film sur les mafieux le moins manichéen qu’on pourrait trouver dans les salles aujourd’hui, la femme du mafieux ne sachant plus quelle route suivre tout au long du film.

C’est bien d’avoir un regard nouveau sur une réalité sombre à partir de l’intention de Di Costanzo.

Le cinéma italien n’est pas si mort que ça, malgré tout.

Gianlorenzo Lombardi

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