L’ARBITRAGE VIDÉO DANS LE FOOTBALL

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L’arbitrage vidéo tend à se démocratiser de plus en plus dans le football depuis la nomination de Gianni Infantino à la tête de la FIFA, la Fédération Internationale de Football, en 2016. C’est une demande de longue date que d’assister les arbitres de la vidéo afin de les aider à mieux cerner les fautes, les hors-jeu, la validité d’un but etc… Demande légitime d’un grand nombre puisque la vidéo dans le football est ce dont ont accès tous les passionnés de football, à commencer par le téléspectateur. En regardant sa télévision, il peut pester contre l’arbitre principal qui n’a pas sifflé une faute, n’a pas sifflé un hors-jeu… n’a pas sifflé, ou a sifflé.

Le premier arbitre vidéo, c’est le téléspectateur – à ceci près qu’il n’est que rarement impartial et qu’il n’influe pas sur le cours du jeu. Les autres, ce sont les commentateurs, puis les consultants, les journalistes, les analystes, qui décortiquent les matchs grâce au replay, et autre ralentis. Tout ceci nous est offert grâce à une équipe technique conséquente composée entre autre de cadreurs, de preneurs de son, de régisseurs, mais avant tout d’un réalisateur. C’est lui-même qui décide de comment filmer le match en question, quel ralenti de quelle action il faut repasser, combien de fois il faut la repasser, sous quels angles… Passons. La FIFA veut donner aux arbitres les mêmes outils d’analyse d’une action que les téléspectateurs devant leur télévision ou leur tablette. Les mêmes outils que les journalistes qui peuplent les nombreuses émissions d’après-match. Le principal problème étant le suivant : la culture télévisuelle et journalistique de l’analyse vidéo a fait intégrer au téléspectateur que l’on verrait mieux une action de jeu grâce à la vidéo que sur le terrain même. Soit, l’arbitre, à deux mètres d’une action, la verrait moins bien que le téléspectateur devant une vidéo. Certes l’arbitre se trompe, c’est encore un droit humain. Droit que l’on n’accorde en aucun cas à la machine vidéo : le téléspectateur voit la vidéo comme une preuve objective, et un objet ne peut se tromper. Problème, la vidéo constate, montre machinalement, elle n’a pas de point de vue. C’est encore l’humain qui décide quoi filmer, et surtout, c’est encore l’humain qui juge. Puisque le téléspectateur n’est ni au stade, et encore moins sur le terrain, il faut lui donner un surplus de matière informative. C’est là qu’interviennent les innombrables ralentis sous un maximum d’angles possibles pour injustifier ou justifier un état de chose passé, car le premier réflexe est de douter d’une décision de l’arbitre. Il est alors ironique de constater que l’arbitrage vidéo devient l’arbitrage de l’arbitrage par la vidéo.

Au nom de quoi une vidéo, de surcroît privée de son, serait une mécanique de précision plus affutée pour juger d’une action de jeu que la perception humaine d’un.e ou plusieurs arbitres ? Esthétiquement, l’art vidéo est – entre autre – un art de l’illusion. Et l’art de l’illusion au sens propre consiste à entreprendre une mécanique visant à faire s’attarder le spectateur sur un élément, capter son attention sur un point donné, afin de mettre en place les outils nécessaires à l’illusion hors de sa perception. Si au cinéma les outils de la mise en place d’illusions sont légions, il n’en existe que très peu lorsque l’on filme un match de football. Les micros sont apparents, les cadreurs également, le terrain est certes vert mais on n’y incruste aucun effets spéciaux – ce serait néanmoins extrêmement amusant.

Ce que l’on aime à modifier via la vidéo ce sont d’abord les structures temporelles d’une action, via la pause, et surtout le ralenti. La pause, dans la majorité des cas, sert à déterminer si un joueur fait action de jeu ou s’il est hors-jeu. On arrête alors l’image au moment où le joueur qui transmet le ballon fait la passe, c’est-à-dire au moment où le pied, la chaussure du joueur rentre en contact avec le ballon. Puis on établit le positionnement du receveur et celui du dernier défenseur, et on juge si oui ou non, le receveur a dépassé le dernier défenseur avant de recevoir le ballon. Premier problème : quand faire la pause ? Ou plus précisément, comment établit-on le fait que le passeur vient de toucher la balle ? Sur certaines actions litigieuses, et sur un dixième de seconde de différence, le receveur peut dépasser ou ne pas dépasser le dernier défenseur. Ainsi, en fonction du moment de la pause, on peut altérer le jugement du téléspectateur en adjugeant de la validité ou non du choix de l’arbitre : hors-jeu ou pas hors-jeu. Comme dit précédemment, la vidéo sert d’abord à arbitrer les choix de l’arbitre. L’équipe de réalisation se met alors en quête de “vérité” pour le plus grand bonheur du supporter se sentant floué à cause d’une décision arbitrale défavorable. La vidéo (et l’image) devient le vecteur de vérité et de justice, et la télévision en est par conséquent le principal vecteur car c’est à elle que le supporter doit la vidéo. L’ère de post-vérité dans laquelle nous sommes n’arrange pas vraiment le supporter qui peut aujourd’hui décider de remettre en cause la vidéo par le prisme d’alter-vidéos ou alter-images – des images que la télévision n’a pas montrées. À l’ère des réseaux sociaux, nous avons le privilège d’assister à des scènes surréalistes où des supporters d’une équipe relayent en masse un autre angle et/ou un autre montage de l’action qui invaliderait alors le jugement télévisuel. L’attaquant de Schrödinger, à la fois hors-jeu et pas hors-jeu. Plus surréaliste encore, les réseaux sociaux ont inventé le fait de juger une faute avec comme support principal une image fixe. Nous aurons bientôt droit au zoom dans l’image pour décortiquer la faute – quoique d’ores et déjà utilisé sous forme de “loupe” à de très rares reprises sur Canal+ pour des raisons qui m’échappent complètement (ci-dessous sur un penalty…) ; sans doute la frénésie de l’innovation en terme de divertissement. Canal+ n’a pas produit Blow Up.

Autre structure temporelle modifiée : le ralenti. “Alors ? Faute ou pas faute sur ce tacle ? Regardons le ralenti !”. Pourquoi donc regarder un ralenti ? Si l’on réfléchit en terme de spectacle, cela peut être potentiellement plaisant (si l’on parle de revoir un but, un arrêt de gardien, un dribble… mais une faute ?). Dans une logique d’établissement de la vérité et de la justice, nous analysons un tacle ralenti, donc dénué de sa charge temporelle, physique et sonore. Temporelle et physique puisqu’un accrochage, un tacle, un coup paraîtra toujours moins violent au ralenti. En plus de l’intensité d’un tacle, d’un coup ou d’un tirage de maillot réduite par le ralentissement, on affaiblit également l’inertie du mouvement des deux joueurs, acteurs du litige. Au lieu de culpabiliser l’arbitre, on s’en prend cette fois-ci au joueur : le ralenti place le joueur victime d’une faute dans la position du faible. Passons sur la perversité de montrer un accrochage violent à de multiples reprises, sous un maximum d’angles, au ralenti, et concentrons-nous sur des accrochages moyens. Que l’on soit spectateur aguerri de football ou non, on a plus ou moins l’impression que le joueur de foot a tendance à tomber facilement. Je ne me place pas là dans une défense du joueur de foot (ce n’est pas du tout le sujet), d’autant plus qu’il est un fait avéré que la simulation est désormais une part intégrante du football. Jouer la faute est exaspérant. Cependant cette image (légitime) a gangrené le jugement global, et le supporter a une forte tendance à crier à la simulation en face d’un ralenti. Étant donné que l’on ne peut laisser le téléspectateur sans avis, le commentateur ne dit jamais qu’il ne sait pas. Et pourtant, dans le doute, il vaut mieux s’abstenir – surtout si le seul support est un ralenti. Puisqu’il manque énormément d’éléments nécessaires à la justesse du jugement, à savoir la perception humaine au présent à une distance raisonnable, le ressenti de l’intensité de l’accrochage, et le son – autant d’éléments que l’arbitre a. Le son est une donnée essentielle dans la perception du jeu, et dans le ressenti. Ce n’est pas pour rien que sont disposés tout autour du terrain des micros pour que le téléspectateur puisse entendre le bruit d’un joueur qui frappe la balle, ou la balle frapper la barre transversale. Lors des replay, des ralentis, cette donnée disparait. Non seulement pour des moyens techniques – il est parfois rare que l’on entende quoi que ce soit lors d’un accrochage à l’aide des micros – mais aussi puisque l’image, le visible prime. C’est un constat général dans la vidéo, le spectateur est captivé par l’image, et cela va de soi lorsque l’on assiste à un match de football. Néanmoins la dimension sonore ne doit pas être sous-estimée, et même si l’arbitre n’en a pas pleinement conscience, les détails sonores des accrochages lors qu’il est à proximité aide grandement au ressenti et à la justesse de sa décision. Amener la vidéo, enlever le son, revient à faire douter de l’aspect instinctif de la décision humaine, mais revient également à supprimer un sens, donc une donnée, dans l’équation dont résulte la décision arbitrale.

Lorsque le replay n’est pas ralenti, un autre questionnement se pose : de quel point de vue observons-nous l’action ? Dziga Vertov posait la question de l’objectivité de la caméra-œil1, offrant ainsi pour la première fois le point de vue d’un objet . Un vrai point de vue objectif. Cependant, si la caméra “regarde” c’est encore l’humain qui la place, la déplace, et visionne son contenu. À l’heure où j’écris ce texte, les machines n’ont pas encore totalement prit le pouvoir et nous restons pour le moment maître de nos machines – ou au moins de nos caméras. C’est donc encore un point de vue humain, mais altéré, que nous offre la télévision via les replay. Altéré car le cadre cinématographique n’épouse pas la vision humaine. Le mécanisme de l’illusion n’est pas vraiment caché dans la mimesis de l’œil, mais plutôt dans la vocation à multiplier les angles vidéo d’une même action pour faire croire à une meilleure perception de celle-ci. Il est indéniable qu’un téléspectateur est mieux servi que s’il n’avait qu’un seul point de vue de l’action. En revanche, les arbitres ont un point de vue global, et non fragmenté en plusieurs angles. Si la perception humaine possède évidemment de multiples angles morts, un point de vue direct, instantané et humain doit primer sur une multiplication mécanique d’angles humains altérés. Multiplier des points de vues divers revient à invalider d’autres points de vue usés dans la même mécanique : si quatre angles montrent qu’il n’y a pas faute et un angle montre qu’il y’a faute, à quoi cela revient-il ? Tous les angles que nous pouvons voir nous montrent qu’il n’y a pas faute, sauf un seul. Le doute est humain, et la vidéo a une forte tendance à l’accroissement de celui-ci au profit de l’instantanéité de la décision. De plus, si les arbitres ont accès à cinq angles, rien ne nous dit que cinq potentiels angles supplémentaires auraient invalidés la faute. Et cela inclue évidemment la justesse formelle du point de vue : si dans un cas où trois angles invalident la faute alors que l’arbitre a sifflé, rien ne nous dit que les points de vue des cadreurs étaient justes pour filmer l’action.

Mes connaissances limitées dans les autres sports me poussent à ne pas dire que le football est le sport le plus complexe à arbitrer – il subsiste néanmoins qu’arbitrer un match de football est extrêmement complexe, sans compter la pression mise sur l’arbitre abaissé à son statut de coupable permanent (coupable d’avoir sifflé, coupable de ne pas avoir sifflé : coupable de s’être trompé) qui lui apporte généralement très peu de sympathie de la part des supporters, journalistes, chroniqueurs etc… On exige de l’arbitre un niveau de perfection que l’on n’exige même pas des joueurs professionnels : les joueurs peuvent faire des fautes techniques, pas les arbitres. Si la vidéo se démocratise dans l’arbitrage – et nous en sommes sur la voie – la vidéo fera partie intégrante du jeu, et non plus l’arbitre. Si l’on occulte la lenteur des décisions arbitrales liée au visionnage des séquences de jeu, l’émotion à retardement après avoir marqué un but dans l’attente de la validation de celui-ci (suppression de l’instantanéité de la célébration), et les modalités hasardeuses quant à l’application de l’arbitrage vidéo (l’appliquerait-on à chaque faute ? Juste une fois de temps en temps ? Dans des cas précis ? Quels cas précis ?)… En bref, même lorsque l’on occulte ces trois éléments – arguments majoritaires chez les anti-vidéos – on ne peut occulter tous les problèmes fondamentalement esthétiques liés à la vidéo. Même les exemples pratiques sont légions. Il faut se rendre compte de l’échec actuel des versions tests de l’arbitrage vidéo – en Allemagne par exemple, où le chef de l’arbitrage vidéo s’est fait limoger pour cause de favoritisme. Rappelons-nous également ce match France-Espagne, le premier match où l’assistance vidéo a été utilisée : Griezmann marque, l’arbitre accorde d’abord le but puis décide d’expérimenter la vidéo et refuse le but sur un hors-jeu pas si évident à voir. Deuxième cas, dans le même match, Gerard Deulofeu, le joueur espagnol, est servi en profondeur dans le dos des défenseurs français. L’arbitre siffle un hors-jeu, les défenseurs et le gardien français s’arrêtent de jouer (conformément à la règle) et Gerard Deulofeu met le ballon au fond des filets. L’arbitre fait appel à la vidéo et accorde le but : en effet, sur les images, le joueur espagnol n’a pas l’air hors-jeu. La résultante de l’action de siffler, désignant l’arrêt momentané du jeu, a été remise en cause et l’arbitre a alors validé une action s’étant déroulée après un arrêt du jeu. Même assistée de la vidéo, la décision à prendre n’est pas évidente – lorsqu’elle ne biaise pas complètement le point de vue initial de l’arbitre. Et même à chaque fois que nous regardons une émission d’après-match, le spectacle est aberrant : des chroniqueurs débattent de l’existence d’un penalty, ou d’une faute importante qui aurait changé la tournure du match, sans parvenir à se mettre d’accord entre eux sur l’existence de la faute ou non. Les images de la faute en question tournent alors en boucle, jusqu’à épuisement, sur tous les écrans du plateau. Au ralenti. Et quand bien même ils seraient tous d’accord, il faut ajouter à cela les réseaux sociaux où une coalition de personnes peut potentiellement – preuves vidéos, ou photographiques à l’appui – invalider la thèse de la télévision.

La tournure même des évènements jusque dans la sémantique devient absurde : On arbitre l’arbitrage télévisuel qui arbitrait l’arbitre. On assiste à l’inépuisable mise en abîme du jugement au nom de la vérité et de la justice. C’est le tribunal vidéo-médiatique qui participe de la dénaturation du football et non l’injustice qui en est fatalement une part intégrante. Les exemples cités – bien que divers et variés – reviennent tous à un acte caractéristique : celui de juger par la vidéo.

Nous jugeons d’ores et déjà l’arbitre grâce à la vidéo. Nous jugerons encore par la vidéo les jugements de l’arbitre assisté de la vidéo.

Roméo Calenda


1Le Manifeste, Ciné-Oeil, Dziga Vertov, 1923.

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