outrage-coda

Clôture très efficace à la trilogie commencée sept ans plus tôt, Outrage Coda prolonge jusqu’à l’extrême le diagnostic de la société japonaise malade bloquée entre tradition et refus de la tradition. Les codes yakuzas explosent tout en restant dans la limite du cadre mafieux primaire: puisque la loyauté, la fierté et l’honneur ne sont plus des valeurs ancrées chez le yakuza, il ne subsiste que le désir du pouvoir et la cupidité.

Si ces valeurs sont absentes, les yakuzas sont alors enfermés dans un protocole sanguinaire: tuer pour avoir le pouvoir, tuer parce qu’on le demande, tuer pour survivre, ou être tué. La pyramide yakuza n’a plus de fondements. L’ordre idéologique et hiérarchique n’existe plus que sur le papier: Chacun peut devenir le chef, même « un col blanc arriviste à la retraite qui n’a jamais fait de prison » dans Outrage Coda. L’absurdité va même plus loin. Dans son désir de destruction des codes, Takeshi Kitano pousse jusqu’au bout le raisonnement absurde du massacre. Lorsque le clan est quasiment intégralement décimé, le nouveau chef ne cache pas sa fierté d’être au pouvoir. En surface, sa fierté vient du fait qu’il détient le pouvoir. Mais il n’est plus que le chef d’un clan minable qui a perdu de sa puissance, profitant même du meurtre d’un de ses lieutenants pour s’approprier ses richesses. La trilogie s’achève sur un clan décimé, grandement affaibli, et ne pouvant survivre à la logique sanguinaire qu’impose le milieu yakuza.

Takeshi Kitano y incarne Ôtomo, à la fois figure du dernier résistant parmi les yakuzas dits traditionnels, à la marge, et figure d’ange destructeur. Kitano a toujours traité dans ses films ces personnages tiraillés entre schéma clanique et désir d’individualisme, que ce soit dans Violent Cop (1989), son premier film jusqu’à la trilogie Outrage (2010; 2012; 2017). Suivre un personnage sur trois film est une expérience qui n’existe nulle part autre dans la filmographie de Kitano, s’agissant de la première trilogie du réalisateur. On suit alors dans Outrage (2010) sa totale appartenance au schéma clanique, puis le doute de l’idée du clan esquissée vers la fin du film prolongée dans Outrage: Beyond (2012) jusqu’à une totale appartenance à la marge dans Outrage Coda (2017). Trois étapes fondamentales dans la progression de l’archétype du personnage kitanien que sont la situation d’appartenance au clan, ensuite la remise en cause de celui-ci, et enfin la fuite. Là où dans Sonatine (1993) ces trois étapes se déroulaient au sein d’un même film, la trilogie nous offre un détail plus précis de celles-ci à travers le prisme d’Ôtomo sans jamais tomber dans l’écueil de la psychologisation.

Ôtomo vieillissant est presque mécanisé à l’extrême dans ce dernier film. Le rapport au corps de Kitano lui-même atteint à chaque film une puissance supplémentaire, comme si ce corps affaibli et handicapé par un accident grave se mettait à vieillir en accéléré sans pour autant faillir. Dans Ryuzo (2015), son film précédent, il traitait avec légèreté la prise de conscience de la vieillesse. On sentait sur les quelques plans où apparaissait Kitano une perte de souplesse, une démarche encore plus appuyée que celle d’Ôtomo dans le premier Outrage. Dans Outrage Coda chaque geste est à la fois précis et lourd comme une machine qui s’use. Cette machine de destruction va finalement perpétrer son dernier massacre dans un seul et même plan, non pas de manière laborieuse, mais lentement, la démarche presque pénible, de manière mécanique. L’acte de tuer ne devient même plus un spectacle. En mettant la caméra à distance – de sorte à ce que l’on ne voit plus le sang gicler – Kitano appuie cette mécanisation de l’acte. La position que nous adoptons en tant que spectateur est la même que l’acolyte qui l’accompagne lors de ce double meurtre: lui aussi à distance, n’ayant pas l’attention fixée sur la scène, et dépourvu d’inquiétude envers Ôtomo. Tuer est peut-être ce qu’il sait faire de mieux, tuer est peut-être la seule chose qu’il sait faire, et c’est peut-être tout ce que lui a appris le monde des yakuzas.

Roméo Calenda


image : Outrage Coda, Takeshi Kitano

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