IRVING PENN : LE CENTENAIRE AU GRAND PALAIS

« Une bonne photographie est celle qui communique un fait, touche le cœur du spectateur et le transforme. En un mot, c’est une photographie efficace. » Irving Penn

Du 21 septembre 2017 au 21 Janvier 2018, Le Grand Palais célèbre le centenaire de la naissance d’Irving Penn, l’un des plus grands photographes du XXème siècle. Irving Penn est notamment connu pour ses photographies de mode méticuleusement mises en scène. Chaque détail compte, de la position d’un drapé jusqu’au tirage final; il maîtrise tout à la perfection. L’exposition retrace une grande partie de sa carrière : ses premiers clichés, son travail chez Vogue, des projets plus personnels comme ses nus etc.
En parcourant les différentes salles de l’exposition, chacune des photographies hypnotise le spectateur qui parcourt des yeux ses compositions impeccables, étonnantes, incomparables. Un spectateur peut être touché par une photographie en particulier tandis qu’un autre spectateur en préférera une autre. J’aimerais donc vous présenter à travers 3 articles les différentes photographies qui me hantent encore, des jours après avoir vu l’exposition.

Une nouvelle vision  : La photographie d’Irving Penn

En 1938, après avoir été diplômé, il s’offre un Rolleiflex bi-objectif avec lequel il va commencer à  déambuler dans les rues de New-York et Philadelphie. Le contenu de ces différentes photographies, reflète la passion qu’ Irving Penn avait pour le photographe Walker Evans, qui photographiait des sujets dits vernaculaires1. Comme un photographe de La Nouvelle Vision2, Irving Penn marche dans la ville en photographiant des vitrines de magasin, des enseignes, des affiches, des éléments d’architecture etc.

La photographie «Shadow of key, gun and photographer», qui peut paraître un simple exercice de style à l’époque, représente une plongée sur l’ombre d’une enseigne caractérisée par une clé et un pistolet et l’ombre d’Irving Penn lui-même. Elle a été prise en 1939, pendant la Grande Dépression suite au Krach de 29, et elle représente à sa manière la tragédie. Dix ans après, le peuple étant toujours touché par la pauvreté, des citoyens qui furent expulsés de chez eux vivent encore à la rue, la clé représentant l’idée de propriété, de l’Heimat, du chez soi. Ils se nourrissent dans les poubelles, ceci pendant que lentement s’installe la Seconde Guerre Mondiale.
Comme une ironie, l’association de ces deux icônes que sont la clé et le pistolet, revêt aussi un caractère prophétique à cette photographie. Alors que les autres pays ont été ruinés par la Seconde Guerre Mondiale, cette dernière fut la clé pour résoudre la crise économique aux États-Unis. Le pays connaît pendant la seconde guerre mondiale le retour d’une grande activité, le retour du plein emploi, et donc la baisse du chômage qui concernait encore 9 Millions de la population en 1939.

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Shadow of key, gun and photographer, New-York, 1939

Les premiers portraits : Inquiétante étrangeté

C’est à partir des années 1943 qu’il commence à publier dans Vogue. Lorsqu’on lui demande de faire ses premières photographies de mode, Irving Penn veut se débarrasser des décors de salon moderne. Pour cela, il décide de faire des salles très peu meublées dans un espace fort restreint, semblable à des compartiments de train. C’est à partir de là qu’il a pour idée de joindre deux cloisons de manière à former un angle. C’est ici qu’il photographia plusieurs célébrités.

Les sujets, mal à l’aise, luttent avec cet espace restreint pour essayer de trouver une pose adéquate. Finalement ils doivent adapter leur corps et c’est dans cette démarche qu’Irving Penn arrive à photographier l’essence même de la personne qu’il a en face de lui. Les artistes se dévoilent un instant et synthétisent leur être. Lorsqu’on regarde le portrait d’Igor Stravinsky, nul besoin de connaitre l’artiste pour comprendre que l’on a en face de nous un compositeur et chef d’orchestre. Tout est dans ces deux gestes apparemment simples. Une main qui tend l’oreille et l’autre qui semble tenir une baguette de chef d’orchestre. Tout comme Félix Nadar3, il avait pour ambition de photographier au-delà de l’aspect purement physique. De toucher l’âme, l’être invisible en chaque homme.

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Igor Stravinsky, New-York, 1948

Un autre décor consiste en un simple tapis gris posé sur le sol ou des caisses en bois empilées. Le portrait de Peter Ustinov m’a frappée par sa composition. Comme un peintre maniériste, Irving Penn fait tordre le metteur en scène pour que celui-ci épouse la composition de sa photo. Le bras en arrière, posé sur le dos correspond presque parfaitement à la diagonale du cliché. Peter Ustinov, artiste polymorphe (écrivain, comédien, metteur en scène) se contorsionne afin de donner à cette photographie ce caractère étrange qui interroge le spectateur de l’époque, à la fois fasciné et décontenancé face à ces personnalités  qu’il n’a pas l’habitude de voir photographiées de la sorte.

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Peter Ustinov, New-York, 1947

 En vogue : 1947 – 1950

En 1947, il est envoyé à Paris pour photographier les pièces des grands couturiers lors des présentations. Mais il ne se sent pas à l’aise autour de la foule de photographes qui le côtoient lors de l’évènement. On lui dégote alors un studio sans électricité, avec des velux lui permettant de photographier ses modèles en lumière naturelle, lumière qu’il affectionne depuis ses débuts.  Avec ceci, un vieux rideau de théâtre, neutre, qu’il gardera jusqu’à la fin de sa carrière. Irving Penn est fasciné par les créations des couturiers,  et son souhait le plus cher est de servir au mieux leur créateur en les photographiant de la manière la plus parfaite qu’il soit. Un shooting peut durer des heures simplement pour trouver la position parfaite d’un drapé. Ces photographies resteront surement les plus iconiques, les plus belles, de ses photographies de mode. Il jouissait d’une totale liberté, composait des natures mortes, développait une composition parfaite aux créations de mode très « architecturales » de Balanciaga, n’hésitait pas à couper le visage des mannequins, ou à utiliser les déformations optiques pour mettre en valeur sa vision.

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Man lighting girl’s cigarette, New-York, 1949

Cette photographie intitulée « Man Lighting Girl’s cigarette »,  pourrait raconter à elle seule tout ce qu’a apporté Irving Penn à la photographie de mode. Le mannequin est caché derrière une bouteille de vin, laissant transparaitre sa silhouette de profil. Seuls dépassent son épaulette large, sombre, évasée, et son bras vêtu d’un long gant noir. La composition de l’arrière-plan composé de motifs angulaires contraste avec les courbes de la bouteille de vin. Courbes qui rappellent celle de la femme. Cette dernière, à travers le reflet de la bouteille apparaît alors comme une œuvre picturale, dessinée, impressionnée. En 1949, Simone de Beauvoir publie Le Deuxième Sexe, où elle proclame l’autonomie de la femme. Ici, Irving Penn nous donne à voir une femme dominante, supérieure à l’homme. En effet, la cigarette dans les années 40-50 est devenu l’objet d’un geste social, mais surtout elle était pour l’homme le moyen d’attirer et de séduire une femme (idée présente dans l’imaginaire de cette époque, films noirs par exemple). L’objet accroissait sa virilité, faisait de lui un dominant. Dans ce cliché, l’homme allume la cigarette de la femme. Au-delà de l’autonomie, l’homme devient le serviteur de la femme ; absent à l’image, on identifie de lui uniquement sa main droite, s’incarnant alors comme un outil pour elle. Cristallisée au sein d’une bouteille de vin, objet luxueux par excellence, la femme, impériale, devient une figure qui se dessine sur les multiples faces d’un diamant, une silhouette imperceptible, difficile à atteindre, en l’occurrence libre.

Dans le prochain article je vous présenterai les photographies qui m’auront marquée, notamment à partir de ses séries sur Cuzco, les petits métiers, les portraits classiques, et ses nus.

Adeline Maturana

 


1. Aux États-Unis, le vernaculaire définit des formes d’expression populaires ou communes employées par des gens ordinaires à des fins utilitaires. C’est tout ce qui se créé en dehors de l’art et des circuits de production principaux et finit par former une culture spécifiquement américaine

2. Courant photographique des 1920 à 1940 qui a pour caractéristique les vues en plongée, contre-plongée, des vues qui bousculent la ligne d’horizon, qui travaillent sur des diagonales, avec une composition parfois très dynamique. Il y a une volonté d’intégrer le photographe à sa photographie. Un article éclairant sur le sujet : http://etudesphotographiques.revues.org/226

3. Félix Nadar est un des pionniers de la photographie. Né en 1820 et mort en 1910, il est connu pour avoir effectué les portraits des plus grandes personnalités de son temps, mais aussi pour avoir effectué la première photographie  aérienne de Paris.

 

 

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