THE NEON DEMON, NICOLAS WINDING REFN, 2016

SAUVER L’ÊTRE PAR L’APPARENCE

 

The Neon Demon3

 The Neon Demon s’ouvre sur un générique aux couleurs vives et où les noms s’impriment par des couleurs qui jurent de leur juxtaposition. Le film de Refn s’organise sous l’angle de la confrontation et affiche la volonté de réunir à l’écran ce qui heurte l’œil et ce qui apparait d’abord comme inconciliable. A ce titre, la première séquence est particulièrement éloquente: la mode s’apparente à une scène de crime dont les flashs des appareils photos rappellent ceux de la police. Nous sommes tentés de tisser un parallèle avec le générique d’ouverture de Massacre à la Tronçonneuse de Tobe Hooper. La succession de gros plans fragmentent un corps en décomposition dans le film de 1974. On pensera également à Carrie (Brian de Palma) avec le corps féminin éclaboussé de faux sang dans cette séquence inaugurale de The Neon Demon. Selon Refn, la mise en scène est mortifère puisqu’elle fige et fétichise les corps*. D’où ces plans rapprochés coupés épaules, ces compositions de plans précises (la séquence de sélection de Jesse), symétriques (le shooting final) qui rappellent davantage la sculpture que le portrait, rapprochement dû à une certaine opacité des personnages.

Elle Fanning incarne Jesse, adolescente de seize ans venue tenter sa chance à Los Angeles dans le mannequinat. Beauté malléable, touchant tous par sa pureté et devenant le réceptacle de fantasmes et objet de jalousie, Jesse va devenir la prochaine égérie du monde de la mode. Ni tout à fait un film initiatique, ni tout à fait un film d’horreur, The Neon Demon est plutôt pensé comme un piège qui se referme sur l’ensemble de ses personnages, qui n’ont pas d’autre choix que de renoncer à toute possible échappatoire.

 Rapport amour/mort, innocence/perversion… The Neon Demon s’organise sous une opposition binaire de ses thématiques qui entrent violemment en collision. NWR livre un film où ses idées sont livrées de manière brute, ce qui donne lieu à des dialogues à la limite de la caricature dans la séquence du bar où est rabattu l’opposition beauté extérieure/beauté intérieure. Les deux arguments sont livrés comme des vérités absolues qui, si elles arrivent à être confrontées, ne se rencontrent pas, butent l’une contre l’autre sans pouvoir provoquer de discours. Et l’on peut se demander où NWR se place lui-même, dans un film ouvertement critique sur le narcissisme de la mode et sur le rapport de notre société à la beauté ancrée dans une filmographie ouvertement tournée vers la question du corps. Car une question peut se soulever: comment déceler la critique d’une esthétique lorsque le film la relaie – et la digère! Refn relaie dans The Neon Demon la superficialité de l’imagerie de mode et de son idée de la beauté (il est impossible de connaître la beauté intérieure d’une personne car c’est un corps, et le masque social, représenté par ces visages inexpressifs, ne laisse transparaître aucune émotion), et révèle son statut virginal (les corps non déformés, lisses, sexualisés sans pour autant dévoiler les attributs sexuels). Chaque acte sexuel, tout comme les représentations sexuelles (la plaie sur la main de Jesse, l’intrusion du patron du motel une nuit) fait l’objet d’un refus, d’une résistance. Ces séquences sont vécues par Jesse comme des séquences de viol. La beauté est donc inaccessible, insaisissable. Elle s’impose en tant qu’elle même et s’avère sans profondeur. La toucher, la façonner s’apparente à la dénaturer. C’est là que le thème du cannibalisme vient se greffer dans une dimension ironique. Le regard est à ce titre central dans The Neon Demon : c’est lui non seulement qui organise le découpage des séquences, mais qui juge et qui évalue, qui goûte même, à la manière des prédateurs. Si l’on n’ingère pas de nourriture dans le film – on commande à la limite des plats qu’on ne mangera pas -, on dévore le corps pour s’emparer de ses attributs. Voilà donc ce qu’est la beauté intérieure pour Refn: c’est celle dont on s’empare pour l’ingérer.

Tout est double dans ce Los Angeles saturé de couleurs. A commencer par la présence des miroirs qui, redoublant la présence du corps de Jesse, l’empêche à certains moment de quitter le cadre: dans la séquence des toilettes de la fête au début du film, elle semble d’ors et déjà condamnée à toujours occuper le champ de quelque manière que ce soit, et donc toujours sous deux regards, le nôtre et celui de ses rivales. Son corps nous est toujours imposé – comme celui des mannequins sur les affiches publicitaires ? – et le film déclinera d’autres moyens de conjurer sa présence lors de son absence. D’autres signes apparaissent comme des manifestations de motifs du film, comme le triangle qui illustre les rapports triangulaires entre les personnages (Jesse et ses deux rivales, Jesse et son ami photographe contre le propriétaire du motel…). Le redoublement de ces motifs donne l’impression d’un film clos, très dense et finalement opaque, malgré les différentes références au cinéma d’horreur que le film décline**. The Neon Demon semble atteindre les limites de la mise en scène de Refn: reprenant les codes de l’imagerie de la mode en les poussant à l’extrême, elle rejoint les obsessions formelles du cinéaste, conscient de son style (NWR sur le générique rappelant le YSL de Yves Saint-Laurent) . Son penchant à toujours vouloir sidérer son spectateur, son goût pour le fétichisme rendent peu subtils les symboles utilisés, tirant le film vers une artificialité glacée. Neon Demon est un film sans personnages réels mais aux figures – mythiques ? – triviales, sans substance. NWR atteint peut-être ici la limite de la trajectoire prise avec ses trois derniers films: Neon Demon est un film sans personnages réels mais aux figures – mythiques ? – triviales, et archétypales, destinées à s’entre-dévorer.

Célestin Ghinéa


* Référence à l’article d’André Bazin, Ontologie de l’image photographique, dans Qu’est-ce que le cinéma ?

** L’atmosphère du film, ses éclairages et ses couleurs, la poursuite au couteau rappellent les films de Mario Bava et de Dario Argento. On retrouve également une référence très claire au film A Nightmare on Elm Street de Wes Craven (1984) au détour d’un plan. 

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