DOWN BY LAW, JIM JARMUSCH, 1986

UNE AMITIÉ SANS LENDEMAIN

 

Down by Law (1986)

Les yeux grands ouverts, deux femmes sont allongées nues dans deux lieux séparés, leur regard suit les ombres de deux hommes qui peu à peu disparaissent. Jack (John Lurie) et Zack (Tom Waits) sont liés dès le départ par ces longs plans latéraux, comme si on nous menait d’un lieu à un autre, le long d’un fil, celui du destin? Plusieurs éléments présents dans la suite de Down By Law de Jim Jarmusch sont exposés dans l’ouverture : cette voiture qui rappelle celle dans laquelle Zack se fera arrêter par la police, le cimetière pour le meurtre de Roberto (Roberto Benigni), un lac dans lequel on retrouvera notre trio sur une barque puis une cabane près des bois où ils se cacheront. Jack et Zack se rencontrent en prison dans le bayou, en Guyane, tous deux clament leur innocence. L’arrivée de Roberto vient bouleverser leur journées de lamentations derrière les barreaux. Avec plein d’entrain, ce dernier entraîne Jack et Zack à l’évasion.

Le film repose alors sur l’errance et l’isolement. Nos personnages errent dans des rues presque désertes sous un ciel nocturne. Un aspect repris dans Only Lovers Left Alive vingt ans plus tard, qui aspire à la solitude, un milieu triste favorisé ici par le noir et blanc. Zack chante et se déhanche tout en se retournant vers son ombre. Il s’assoit sur une poubelle, une bière entre les mains et continue de murmurer des paroles. Le plan reste fixe. Roberto approche de dos et dit « It’s a sad and beautiful world » face au désespéré. L’atmosphère mélancolique et lugubre du film, ressentie à travers Zack et Jack, deux malchanceux pris au piège sous la lueur de la lune, est perturbée par un sentiment comique provoqué par le personnage de Roberto. Sa présence apporte de l’espoir au récit et de l’humour malgré l’aspect dramatique de la situation. Roberto étant italien et ne comprenant pas très bien l’anglais, il paraît involontairement, pour le spectateur, être un pitre : « Buzz off » ( « Casse-toi ») lui répond Zack, « Buzz off to you too – No buzz off – Ah buzz off ! Buzz off… buzz off… It’s a sad and beautiful world, buzz off… Good evening, buzz off to everybody, oh thank you, buzz off to you too, oh it’s pleasure thank you. »Casse-toi, toi-même – Non, casse-toi – Ah casse-toi ! Casse-toi… casse-toi… C’est un monde triste et beau… Casse-toi… Bonsoir, cassez -vous tout le monde, merci et casse toi, toi même, oh c’est un plaisir merci.) L’absurdité de la scène renverse la mélancolie du personnage de Zack, rendant la scène drôle et pittoresque. Cela en devient même presque ironique lorsque Zack s’inspire des paroles de Roberto pour se mettre à nouveau à chanter : « It’s a sad and beautiful world… » Roberto incarne l’unique espérance et optimisme du film. Il redonne de la lumière à la relation tendue des personnages. Cette tension est également éprouvée par le sentiment de captivité qui reste présent. En s’évadant de prison, les personnages courent à en perdre haleine vers la liberté. Pourtant, ils se cachent dans une cabane près des bois qui comprend deux lits superposés comme dans leur cellule. Cette répétition de disposition pose une problématique pour la suite du film : vont-ils tout de même réussir à être libres ? Car la fin montre nos trois personnages prenant une direction différente, mais cela suffit-il à dire que leur évasion est un succès ? Dans Only Lovers Left Alive, il y a ce sentiment d’insatisfaction, d’insuffisance et de questions concernant la fin : Nos deux vampires ont soif de sang mais n’en ont plus. Le plan final est en contre-plongée, représentant la vision des deux autres personnages présents dans la scène et qui voient les deux vampires s’avancer vers eux brusquement pour boire leur sang. Vont-ils alors continuer à dévorer la chair d’autres humains pour satisfaire leur soif ? La question qui se pose fortement dans ces deux films est : Que va t-il arriver à nos personnages ?

On retrouve d’ailleurs le motif en damier sur le pantalon de Zack puis également sur les autres personnages à la fin de Down by Law : sur une chemise, un manteau, un peignoir. Le damier sur les nappes dans Coffee and Cigarettes, sorti en 2003, un long-métrage qui en regroupe des courts, où l’on retrouve fidèlement Tom Waits et Roberto Benigni. Jim Jarmusch reprend les mêmes codes dans chaque film, comme cette attirance pour le noir et blanc, le damier, l’errance ou encore la musique rock, dont ici la bande-originale est faite par Tom Waits comme pour Night On Earth en 1991.

On a souvent reproché à Down by Law d’être lent et presque sans dialogues mais que font des hommes en prison ? En soi, les scènes dans la cellule ne peuvent pas être très divertissantes, sinon on perd l’authenticité de l’ambiance carcérale : c’est l’ennui, c’est le silence. Être dans un lieu clos durant plusieurs jours rend les personnages presque sans contrôle. Durant une partie de jeu de cartes, Roberto entraîne ses compagnons dans une danse circulaire rythmée par cette répétition : «  I scream, your scream, we all scream for Ice cream. » Plus tard, il dessine une fenêtre sur le mur, murmurant en italien et demandant à Jack la traduction en anglais de l’expression « Regarder par la fenêtre ». Cette scène dévoile ce désir de liberté, rêver de l’extérieur en contemplant par la fenêtre. On ressent de l’empathie, à vouloir sortir de cet ennui avec eux, de sortir avec eux et redécouvrir la vie.

 Cloé Berton

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