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Les studios Marvel ont désormais pris pour habitude de vider quelque chose ou quelqu’un de sa substance. En faisant à la fois des films de super-héros sans réelle réflexion sur ce statut de surhomme/extra-terrestre et en vidant tout potentiel charismatique à des acteurs pour la plupart pas incroyables, mais tout de même intéressants dans d’autres films. On se demande encore comment des acteurs comme Chris Evans ou Mark Ruffalo continuent d’être toujours aussi lisses et plats dans les multiples films Marvel après des films tels que Snowpiercer ou Zodiac.

Doctor Strange ne déroge pas à la règle et vient offrir un rôle habituel à Benedict Cumberbatch (l’asocial surdoué et efficace), en plus de rendre Tilda Swinton sans relief et Mads Mikkelsen dépressif. Vider également la substance d’un Michael Giacchino pas inspiré qui reprend certains arrangements des Star Trek pour composer une BO oubliable. C’est apparemment une vocation des studios, ne voulant pas que la musique d’un film reste en tête. Pourquoi prendre Michael Giacchino dans ce cas, si ce n’est pour empiler un nouveau nom dans la montagne du name dropping façon Marvel ? Vider enfin la substance d’un réalisateur, ne devenant qu’une machine à exécuter un travail afin qu’il soit le plus propre possible, annihilant par la même toute réflexion sur le statut d’auteur qu’ils peuvent avoir. Ainsi, Scott Derrickson, réalisateur de films d’horreur/angoisse est appelé à réaliser Doctor Strange à des années lumières d’une quelconque cohérence avec ses précédents films. Après tout pourquoi ne pas voir ce que donne un réalisateur qui s’éloigne d’un genre ? Sauf que chez Marvel, les “auteurs” sont les producteurs. Peu importe le choix du réalisateur au final, cela aurait pu être n’importe qui.

Doctor Strange va trop vite, et en cela il ne diffère pas tellement des précédents films Marvel. C’est pourtant la première fois que l’excès de vitesse rentre partiellement en compte dans la problématique d’un de leurs films : Strange se fracassera dans un accident de voiture non sans avoir doublé un maximum de voitures. Il perdra partiellement l’usage de ses mains l’empêchant alors d’exercer son métier de neurochirurgien. L’excès de vitesse sera alors temporel (les séquences d’ellipses post-accident s’enchaînent beaucoup trop rapidement, pas le temps de développer la psychologie d’un asocial surdoué qui ne devient plus qu’asocial), spatial (Strange se retrouve en un cut au Népal, une manière d’anticiper ses pouvoirs de téléportation ?), mais également dans l’apprentissage (Strange en bon surdoué apprendra à une vitesse phénoménale à maîtriser ses pouvoirs). Difficile cependant d’en tirer une véritable idée sans entrer dans la sur-interprétation : ici la vitesse du temps et du passage entre les espaces semble à la fois cohérente lorsque l’on considère le film en lui-même, mais elle aurait été d’autant plus intéressante si ces recettes de montage n’avaient pas été toujours les mêmes depuis Avengers.

projet doc strnge copie

Doctor Strange est tout de même intéressant sur sa gestion de l’effet du temps sur les espaces qui se caractérise par une scène en particulier : la reconstruction de Hong-Kong. Pour une fois dans un film Marvel, les personnages arrivent trop tard, après la catastrophe. Docteur Strange va alors exercer son pouvoir pour remonter le temps et ainsi reconstruire le lieu, un procédé qui rappelle Lego Movie. Cette reconstruction est traitée comme une sorte de guérison à plusieurs niveaux (pour un personnage de chirurgien, c’est plutôt malin). Tout d’abord en ressuscitant des personnages (Wong), mais également en réparant/guérissant l’espace. Cette séquence fonctionne alors comme un léger remède à tous les films catastrophe américains et aux victimes civiles et matérielles collatérales des précédents films Marvel. Le studio a également tenté de mettre en relief la menace terroriste (Hydra, le Mandarin…) et continue de le faire ici avec une organisation extrémiste, dont on ne ressent d’ailleurs jamais véritablement l’ampleur finalement (le nombre d’acteurs/figurants antagonistes à l’écran ne dépassent pas le chiffre 8). On peut alors légitimement se demander si cette reconstruction d’un espace ravagé par un attentat va dans le sens d’un cinéma visant à reconstruire numériquement les lieux (en témoigne The Walk de Robert Zemeckis). On peut toutefois toutefois mettre un bémol a cette démarche : reconstruire Hong-Kong n’a pas réellement de sens dans Doctor Strange (on peut douter que le propos soit une référence à la rétrocession). Le choix du lieu n’intervient que dans une démarche purement commerciale, et même si ce n’est pas là dessus qu’il faut attaquer le film, il est dommage de ne pas profiter d’une scène de reconstruction d’un attentat terroriste pour tourner dans New York par exemple. On en vient en revanche à un énorme défaut qui parcours tous les films de la franchise : au final peu importe que l’on se trouve à Hong-Kong, Londres ou New York. Londres ressemble à n’importe quelle ville, un bus anglais passe pour nous rappeler qu’on est effectivement en Angleterre. Toutes les villes sont filmées de la même manière. On assiste à une uniformisation des lieux, ce qui fait tâche dans un film qui insiste autant sur l’espace et sa déformation.

Pour un film qui cherche constamment à jouer sur cette perte de repères spatio-temporels, il est encore une fois difficile de savoir quels éléments proviennent d’une véritable idée de mise en scène ou d’un désir de ne pas s’attarder sur l’action. Lors des scènes d’affrontement, le cadrage et le montage nous font perdre toute distinction d’espace, ce qui aurait pu être cohérent si jamais on distinguait encore le film. Les scènes d’actions ne sont au final pas mieux filmées que dans les précédents films du studio, et les transitions entre les séquences sont toujours aussi lourdes. Dès le début du film, nous passons d’un temple à un hôpital new-yorkais en un cut avec un quota de gags conventionnels à remplir et jeu sur les dates (le temps) pendant une opération chirurgicale. Par ailleurs, la caméra tremble de manière assez insupportable, comme si le film était cadré par un Benedict Cumberbatch qui ne serait pas sorti de son rôle. Les quelques scènes de voyage astral ne fonctionnent qu’en tant que démonstration technique même si elles sont loin d’être désagréables à regarder. Elles sont cependant désagréables à écouter, surtout lorsqu’elles sont un prétexte pour nous expliquer le film.

En regardant Doctor Strange on ne peut également s’empêcher de penser à la petite guerre contre les films DC comics et plus particulièrement à Man Of Steel : un héros à cape rouge qui se bat dans une grande ville surpeuplée, chez Marvel il ne détruit pas, il reconstruit (et il n’a pas besoin de faire cent mille fois le tour de la Terre pour remonter le temps). Cette guerre enfantine « qui sera le meilleur héros » aurait été amusante à observer avec du second degré si les studios ne prenaient pas réellement cette concurrence (à ce niveau) au sérieux.

Finalement, Doctor Strange diffère très peu des précédents films de la franchise avec comme résultat un film plat, sans consistance, avec les mêmes personnages joués de la même manière, avec la même vocation de filmer des villes du monde mais toujours de la même manière, des blagues lourdes et forcées pour rajouter un semblant de légèreté… Cependant là où le film peut décevoir, c’est dans son potentiel thématique fort non exploité. Si on n’ira pas réclamer à ce que Doctor Strange dure plus longtemps, on n’aurait légitimement pu s’attendre à ce que le film s’attarde certains thèmes intéressants à traiter. Ainsi, un asocial surdoué devenant du jour au lendemain, par sa faute, handicapé et dans l’incapacité d’exercer son travail pour toujours n’est qu’un prétexte pour amener le personnage au Népal, et non pour travailler sur la psychologie du personnage. Un personnage Marvel qui refuse de tuer parce qu’il a juré de guérir représente un fort contraste avec la ligue des Avengers. Mais il finira par tuer, plus d’une fois. Lorsqu’il finit par tuer Kaecilius et ses apôtres, Strange balance une « punchline » et survient un rire, celui de Wong. Il rit pour la première fois du film, c’est donc drôle. La gravité est instantanément désamorcée et le film lui-même semble oublier les enjeux de son personnage (il est utile de rappeler que Strange s’était énervé d’avoir tué quelqu’un et qu’il s’était promis de ne plus le refaire). À l’ère du numérique, la scène de reconstruction représentait également cette ère de la réparation, de la reconstitution (en témoigne la résurrection numérique de Peter Cushing pour Rogue One) permettant enfin au Docteur Strange d’être une sorte de chirurgien du numérique. Dommage que sur 1h55 de film, une seule séquence traite véritablement ce sujet qui sera sans doute un thème primordial dans le futur du cinéma américain de blockbuster, si tant est qu’il reste des auteurs ou au moins des cinéastes avec un minimum de talent pour en parler.

Roméo Calenda


image : Doctor Strange illustration : Bones

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