Qui n’a jamais rêvé d’incarner un troll sur pattes, prêt à mettre un boxon du diable parmi de pauvres victimes humaines qui n’avaient rien demandé ? Voilà en tout cas une drôle de question qui a éclot chez les développeurs australiens de House House, à qui l’on doit déjà le party-game Push me Pull you. Vous connaissiez le célèbre jeu de l’oie, mais connaissez-vous le jeu de l’oie la plus intelligente et la plus machiavélique qui soit ? Untitled Goose Game ne fait pas dans la demi-mesure et réinvente le jeu d’infiltration en vous proposant de vous mettre dans les plumes d’une oie pour le meilleur et pour le pire.

GOOSE 47

Dans Untitled Goose Game, l’oie solitaire que l’on incarne s’est éloignée de son habitat et semble bien décidée à venir importuner les quelques habitants d’un petit village qui était jusqu’alors bien paisible. Vous l’aurez sans doute compris (surtout si vous avez suivi les différents trailers du jeu) le but est le plus souvent de s’infiltrer et semer la zizanie chez les humains. Le parti pris de House House semble de nous faire jouer une sorte d’Agent 47 sur pattes. Comme dans les Hitman, le cœur du jeu réside dans l’infiltration, la diversité des interactions avec notre environnement et l’inventivité des situations qui en découlent. Si dans la première zone, chez le jardinier, les principales actions sont somme toute assez simples (voler et rassembler différents objets sur une nappe de pique-nique, faire en sorte que le jardinier se mouille, etc.), le jeu se densifie au fil des découvertes, de quartier en quartier, jusqu’à proposer des objectifs qui demandent de se creuser un minimum les méninges pour parvenir à nos fins. Il nous pousse de plus en plus à être ingénieux et à bien observer l’environnement pour faire combiner les bonnes interactions entre elles. Ces dernières conduisent toujours à un dénouement cruel et injuste pour ces pauvres PNJ mais infiniment drôle pour l’oie machiavélique qui est en nous.

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Metal Gear !

Les actions réalisables dans chaque niveau sont répertoriées dans un petit cahier. Pensez à des succès qu’il est nécessaire de compléter pour progresser. Car une fois effectuées, ces différentes tâches sont rayées, et lorsqu’il n’en reste plus qu’une seule dans la liste, un ultime objectif fait son apparition. Il permet, une fois complété, de déverrouiller l’accès à la zone suivante. Dans les faits, ce système de progression à travers les niveaux fonctionne bien mais le fait de connaître à l’avance les objectifs et d’être obligé de les réaliser rend l’expérience quelque peu linéaire et dirigiste. On peut regretter de devoir répondre à des contraintes au lieu d’en profiter pour voler de nos propres ailes. Cependant, au bout de ce procédé apparaît une des excellentes idées du titre. Le nouveau défi est toujours suivi par un leitmotiv narratif : un personnage pose une pancarte arborant le logo « interdit aux oies ». A l’instar de ce gag de répétition, c’est évidemment l’humour qui rythme à la perfection l’aventure.

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Un exemple de tâche débile et donc incroyablement efficace
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Le fameux panneau « interdit aux oies » qui clôture chaque zone

SOCIOPATHE D’OIE

Car oui, Untitled Goose Game est un jeu de bac à sable hilarant. On prend un malin plaisir à jouer les fauteurs de troubles, à mettre le bazar et faire tourner en bourrique les villageois. Mention spéciale à ce pauvre enfant à lunettes qui en voit de toutes les couleurs. En plus de ramasser et agripper les objets avec son bec, notre oiseau de malheur peut cacarder et déployer ses ailes. Une touche de la manette est dédiée à chaque action, nous permettant par exemple d’user à loisir de ce cri cocasse, parfois nécessaire pour réaliser un méfait inscrit dans le cahier. Le cri est d’ailleurs… criant de vérité. Puis il faut saluer le travail sur chaque petite animation de l’oie, la façon qu’elle a de se dandiner, qui constitue avec le cri un gros atout comique. Techniquement, le jeu est minimaliste et efficace, en parfaite harmonie avec sa direction artistique tout en pastel (héritée de Push me Pull you) et son humour omniprésent.

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Prosterne-toi humain, je suis ton maître !

CHARLIE CHAPLUME

Mais là où le titre brille encore davantage, c’est bien dans sa mise en scène qui emprunte allégrement et efficacement aux codes du burlesque. L’aventure déploie en effet un vibrant hommage aux comédies du cinéma muet, précisément ce qu’on appelle le slapstick, genre comique qui implique des personnages de bouc-émissaires, met en scène des gags à base de poursuites, de chutes, d’actions maladroites et le plus souvent de corps heurtés. Pensez à des stars comme Charlie Chaplin, Laurel et Hardy ou encore le célèbre dessin-animé Tom et Jerry. Notre oie n’a pas à rougir de ces comiques d’antan. Par exemple, lorsqu’on nous demande de renverser un seau sur la tête d’un pauvre bougre ou encore lorsqu’il faut en faire tomber un sur les fesses. La musique qui s’adapte à chaque action, chaque poursuite, est encore un indice explicite de cet hommage. Et c’est peut-être un détail mais c’est sans parler d’un petit effet lorsqu’on quitte la partie. L’écran se referme progressivement sur l’oie, ce qu’on appelle une fermeture à l’iris, procédé de transition très courant au temps du cinéma muet.

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Une fermeture à l’iris

Par la suite, des tâches supplémentaires encore plus tordues (et donc plus difficiles) font leur apparition dans le cahier après avoir achevé la trame principale une première fois, et de fait, chaque zone du village reste ouverte et accessible. Pourtant, l’expérience peine forcément à se renouveler et passer la surprise et l’engouement des premières heures, le titre qui se termine aisément sur 3-4 heures peut paraître un peu court et propose au final assez peu de rejouabilité. Mais l’essentiel est là, le premier contact, les premières expérimentations et les premiers fous rires parviennent à convaincre et l’on se prête aisément à ce curieux simulateur de prank qui déroule sa mise en scène franchement habile jusqu’à un final bien trouvé, intelligent et cohérent.

Chez House House, ils ont de la suite dans les idées et peuvent se féliciter. Untitled Goose Game séduit par son humour, sa proposition d’incarner une oie bête et méchante et de jouer les sociopathes misanthropes le temps de quelques heures. Elles passeront trop vite, parce que le titre développe une progression si maitrisée (bien qu’un peu trop dirigiste), des situations toujours plus drôles et jouissives qu’on en redemandera forcément toujours plus. Reste un petit jeu extrêmement bien fichu, merveilleusement mis en scène, ce genre de jeu-blague réussi, à ranger aux côtés de Donut County ou le récent What the Golf ?.

Jean-Baptiste Heimburger