« Ce film est une berceuse, on dort très bien pendant la projection de ce film, donc n’hésitez pas à vous endormir, puis vous vous réveillerez et continuerez à le regarder et peut être qu’en rentrant chez vous, tout à coup, vous allez vouloir revoir le film. »

Lors de l’avant-première du film à Paris en 2015, Hou Hsiao-Hsien nous confia ces mots, sans doute prenait-il les critiques négatives à la rigolade. Il en reste que The Assassin est en effet un film voluptueux, flottant comme le corps qui semble ne plus être affecté par la gravité juste avant de partir au pays des songes.

Le film conte l’histoire de Yinniang, tueuse à gage entraînée par une nonne à qui elle a été confiée lorsqu’elle était encore une enfant. Pour terminer son entraînement elle doit tuer l’Empereur du Weibo, son cousin, avec qui, jadis, elle était fiancée.

Le film débute en noir et blanc, un ordre est donné par la nonne à Yinniang. La cible, un homme, est à dos de cheval, l’assassine bondit, au ralenti, le son de sa lame retentit et l’homme s’effondre. La scène est brève, si bien que l’homme n’a sans doute même pas eu le temps de savoir ce qui l’a tué. Yinniang de retour chez elle, s’apparente à une présence tapie dans l’ombre qui observe de l’extérieur le monde dans lequel elle n’a pas pu grandir, et la vie qu’elle n’a pas pu vivre. Elle n’est au début qu’une « dame en noir, » généralement cachée derrière des voiles sans que personne ne la voit, ni même le spectateur. Dans une séquence, la femme de l’empereur est en train de lire à l’intérieur du palais, très vite rejointe par son mari. Même si nous nous trouvons à l’intérieur, l’ambiance sonore de la séquence provient de l’extérieur, on entend le vent dans les arbres et les oiseaux qui chantent. Cette dissociation entre ambiance sonore et ce qu’il y a véritablement à l’écran procure à la scène une inquiétante étrangeté qui n’est autre que la présence de Yinniang cachée, qui avance doucement vers le couple, afin d’affronter son cousin.

The Assassin - HHH - Photo 5 © SpotFilms

Loin des codes du film de sabre chinois, le Wu Xia Pian, auquel il fait pourtant référence, The Assassin transforme toutes les scènes de violences en illusions, comme si rien ne s’était passé. Le combat contre son cousin est très bref, il la poursuit dans la cour, sur les toits, quelques coups de sabre et elle s’enfuit. Il revient à sa place comme si de rien n’était. Mais c’est surtout les deux combats contre une autre tueuse à gage et sa maîtresse qui paraissent les plus étonnants. Lors de son combat contre celle que l’on appelle « L’oiseau Bleu », des coups de sabre sont échangés, et le duel se termine par un coup mutuel de l’une à l’autre. La séquence se termine sur les deux adversaires qui se regardent. Le masque se fend légèrement et tombe. La séquence se termine sur le masque au sol tandis qu’elles partent chacune de leur côté. Nous ne verrons jamais la blessure de « L’oiseau bleu » comme nous ne verrons jamais celle de Yinniang blessée à l’épaule. De même, à la fin lorsqu’elle se bat contre son maître, elle lui assène un coup au niveau du ventre. Le tissu est coupé, mais jamais de sang ne sera montré. Pareil à l’autre séquence, la nonne regarde Yinniang partir, cette fois-ci sans aucune blessure. Enfin, lors d’une scène d’exorcisme, une concubine enceinte de l’empereur se fait attaquer par une entité de fumée tournoyant autour d’elle. D’un geste Yinniang fait disparaitre le monstre et sauve la concubine. Accusée par son cousin, elle est de nouveau poursuivie.

La violence est invisible si bien qu’elle procure au film cet aspect flottant dont parlait le réalisateur. Elle est finalement semblable au vent qui souffle constamment dans The Assassin, qui est lui-même semblable à Yinniang, menace imperceptible qui frappe sans que l’on s’y attende. Le vent souffle entre les voiles des maisons où Yinniang s’introduit pour essayer d’achever sa mission. Ce n’est que plus tard, dans cette scène d’exorcisme que Yinniang sera dissociée du vent pour finalement devenir l’ange gardien de l’empereur et de sa famille.

Adeline Maturana


crédit images : spotfilms

Article écrit dans le cadre des 20ème Journées Cinématographiques, qui avait pour thème « La vie est un songe »