Robert Eggers, qui s’était fait remarquer avec son premier long-métrage The Witch, récompensé en 2015 au Festival du Film de Sundance, et couronné d’un prix du jury à Gérardmer, revient cette année avec un second film présenté en mai dernier à la Quinzaine des réalisateurs et mené par un duo fantastique : Robert Pattinson et Willem Dafoe. Film attendu, qui témoigne d’une maîtrise et d’un geste fort, le jeune cinéaste s’illustre peu à peu comme une figure de proue d’un certain cinéma de genre contemporain, dans la lignée prometteuse des films distribués par A24.

 

Source : Quinzaine des réalisateurs

 

Le souffle des Dieux

Difficile d’oublier l’augure physique et organique de The Lighthouse : le sifflement continu d’un vent presque saisissable, le gémissement des vagues agitées et la pesanteur des nuages ouvrent le film. La sirène d’un navire retentit à une distance qui nous paraît à la fois proche et lointaine, allusion à cette présence absente sinon fantomatique des âmes errantes de marins à jamais perdus. Il aura fallu peu de temps pour que l’invocation des légendes marines devienne évidente, du Kraken à Poséidon en passant pourquoi pas, par Moby Dick. L’aura d’un cosmos acariâtre se fait sentir.

De son esthétique particulière et exacerbée, The Lighthouse pourrait se complaire dans un exercice de style, mais il se refuse à tomber dans cet écueil. Format carré accompagné d’un 35 mm au grain éthéré, somptueux noir et blanc, des filtres singuliers conçus pour l’occasion, le décor est quasi palpable. Le film d’Eggers transporte. Plus que ça, il enferme dans une temporalité incertaine où la fin du XIXe siècle s’entremêle aux ombres expressionnistes des années 20. L’incertitude du temps se confirme au fil des travellings qui refusent d’avancer, et du sur-place illusoire des mouettes dont le meurtre présage un malheur.

Une superstition répétée avec ténacité par l’intraitable gardien, ancien marin maussade à la jambe boiteuse : ”un sale temps s’profile” marmonne-t-il. Méconnaissable derrière ce bachi et cette barbe grisonnante, le vieil homme incarné par Willem Dafoe, s’entête chaque année à revenir sur ce rocher volcanique digne d’une porte des Enfers, pour quatre longues semaines. Il est accompagné cette fois-ci d’un jeune assistant (Robert Pattinson), personnage las dont la nécessité pécuniaire justifie la venue insensée. L’ennui des forêts immenses [1] laisse place à la viscosité maritime de la Nouvelle-Écosse. Mais qu’importe le prix, quel être humain lucide daignerait s’aventurer sur cette terre sinueuse et sans horizon où le moindre pas est susceptible, au mieux d’une chute, au pire, d’une mort ? Robert Eggers ne ménage en rien ses personnages, ni même ses acteurs. Le bavardage et la franchise de l’un font face au mutisme et délitement de l’autre, avant de transformer cet embarrassant monologue en une poétique logorrhée de copinages hypocrites – pour éviter de succomber à l’angoisse, si ce n’est à la folie.

 

Source : riotmaterial.com

 

Lutte des corps, combat pour la lumière

« C’est moi qui m’occupe de la lumière » impose le capitaine du haut de sa tour, délaissant son apprenti dans les sous-sols charbonneux d’un mécanisme aliénant, étrange combat pour cette aveuglante lueur chargée d’illusions. Qu’y-a-t-il vraiment au sommet de cet immense phare dont l’accès tant rêvé par Pattinson, se voit sans relâche refusé par son tenancier ? Le mystère persiste et la suspension du temps détruit tout espoir. On sait qu’on ne sortira pas indemne de cette expérience singulière.

Pattinson semble dès lors, condamné : contre-plongées voyeuristes, mouvements répétitifs et bruits assourdissants génèrent l’incursion de l’irréel et d’hallucinations où l’un et l’autre finissent par se confondre. L’effort (le travail, le geste filmé) consume jusqu’à la moelle et fait de notre corps inerte l’objet d’une sidération funeste. The Lighthouse devient pas à pas une lutte pour lui-même où l’alcool et les plaisirs personnels se font vecteurs d’une possible survie. Manière pour le disciple d’abord de fuir, pour finalement embrasser l’absurdité du monde, sinon ses propres fantasmes.

Dans une esthétique presque psychédélique, le cinéaste se destine à une expérimentation cinématographique quasi tarkovskienne [2]. Deux heures durant, le spectateur s’installe dans un climat d’inquiétude et d’attente. Pas de vulgaire usage de tronçonneuse, ni de twists peu subtils, Eggers revisite l’horreur et se joue autant de nous que du genre par la frustration d’un hors-champ qui sans cesse nous échappe.

Le cinéaste ne se contente pas simplement d’incorporer du fantastique au réel, mais il crée une corrélation indiscernable de ces deux éléments transformant le simple film d’horreur en une œuvre multi-genres. Et si parfois certains événements nous laissent dubitatifs voire sur notre faim, l’intérêt porte bel et bien sur l’ambiguïté des subjectivités. On pressent mais on ne sait pas. Dialogues déroutants, visions subliminales, créatures mythologiques : que nous faut-il croire et penser ? Le doute nous assaille, il prend aux tripes si ce n’est au foie [3], à mesure que l’humidité gangrène l’espace et la flamme perde de son intensité. L’horreur infecte à son tour les canalisations, l’esprit des personnages se trouble, défiant les forces mystiques du lieu alors qu’une forme invisible bataille pour remonter la surface des eaux.

 Amaïllia Bordet


[1] Avant d’arriver sur l’ile, le personnage de Robert Pattinson explique qu’il était bucheron.

[2] Lors de la conférence donnée à Cannes, le cinéaste dit s’être inspiré de l’esthétique de Bergman et Tarkovski.

[3] Le film fait largement référence au mythe de Prométhée et plus généralement à l’ensemble des créatures mythologiques.


Réalisation : Robert Eggers Scénario : Robert Eggers, Max Eggers  Image : Jarin Blaschke Son : Damien Volpe Montage : Louise Ford Décors : Craig Lathrop Musique : Mark Korven Production : A24 Films


images : The Lighthouse (Robert Eggers, A24 Film, 2019)