D’un départ, d’une arrivée. Qu’avons-nous face à nous ? La douceur du plan introductif de The Immigrant (2013) nous plonge dans ce qui semble être le début d’un rêve. Sous la brume vaporeuse d’un avenir aux contours indécis, la mythique Statue de la Liberté fait son apparition. L’illusion s’entremêle au réel – si toutefois le réel existe. America, America [1], nous voilà, l’Anatolie ne restera qu’un vague souvenir. L’irruption soudaine d’une silhouette nous encourage alors à avancer, sorte de résistance au mouvement inverse d’une caméra qui s’éloigne. Le couperet tombe. C’est le retour brutal à la réalité d’un songe à peine esquissé, où l’innocente avidité déclenche l’ouverture du rideau : la figure émancipatrice nous tourne le dos.

« Nous ne reviendrons jamais ! » crie Ewa. Et pourtant, la véritable question qui se pose ici et plus généralement dans le cinéma de James Gray, n’est pas tant celle d’un retour mais son contraire : partirons-nous un jour ? Confiné dans son étroite chambre à la décoration révolue, Léonard (Two Lovers, 2008), apparaît pris au piège – la seule issue qui s’offre à lui n’est autre qu’une fenêtre lui renvoyant l’image d’un désir suicidaire. Si l’envol du personnage-oiseau contraste avec la lourdeur de l’âme, la léthargie du corps est propice à l’engouement du cœur. Le quartier de Brighton Beach, la jungle luxuriante, et bientôt, l’infinité cosmique [2] , la fuite n’est en réalité jamais loin. Là où la sirène d’un bateau et le sifflement du train résonnent comme arrière-fond et arrière-pensée : « Il faut que je parte, Maman », implore Léonard. Plus difficile à dire qu’à faire. Il ne suffit pas de quitter un foyer ou une ville pour acquérir sa liberté. Chez Gray, fuir le monde dans son entièreté semble s’imposer comme l’unique résolution. Sacrifier les liens par l’auto-extraction de ce « cadre implacable [3] » (celui de la famille, du monde voire du cinéma) qui, par la force du groupe, avale l’individu solitaire et naïf.

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The Lost City of Z (2016), disparition de l’être et effacement de l’image

L’attente du grand départ est une circonstance opportune à la solitude de l’être qui échappe, un temps, à la corruption des autres. L’errance prend part au voyage et accompagne ces fantômes de l’Histoire (Juive ? Américaine ?) dans leur déambulation nocturne, au milieu de nulle part. Le constat est sans appel. Les héros grayens sont condamnés à n’être que d’éternels inadaptés, sans place, sans lieu d’être. « Tu n’as nul endroit où aller » réplique Arkady, figure patriarcale de Little Odessa (1994), à son fils qu’il a lui-même banni. Au sein d’un mythe à la façade difficilement approchable, les personnages se risquent à découvrir une vérité écrasante, révélatrice d’une éternelle tragédie. L’exaltation du rêve se renferme peu à peu sur nos protagonistes, jusqu’à ce qu’ils finissent encerclés par l’obscurité « caravagienne » d’un système dont la survie dépend du leurre.

Mêmes thèmes, mêmes obsessions à chaque film, ce qu’on ne manque pas de lui faire remarquer : « Vous faites toujours le même film. [4] » Manière de dire qu’à l’instar de ses protagonistes, James Gray, se cherche peut-être lui aussi une place par et dans le cinéma. Emprisonnant ses personnages dans un passé souvent douloureux – où lui-même puise ses références personnelles et artistiques (Visconti, Hitchcock), Gray sous-entend qu’envisager l’avenir n’est possible qu’en regardant en arrière : « La modernité consiste moins à créer du nouveau […] qu’à revenir au passé pour construire quelque chose à partir des fondements du cinéma [5] ». Comment trouver sa place dans l’(H)histoire ? Comment être et devenir ? interroge le cinéaste, où être c’est avant tout être libre. La réponse semble aussi extrême que paradoxale. Elle ne se restreint pas à la binarité d’un départ ou d’un retour au sein d’une trajectoire circonflexe – ni simplement à l’exclusion d’un cadre et à la solitude. Plus provocant encore, il s’agit bien de disparaître. Être, est ne pas être.

Amaïllia Bordet


[1] Film d’Elia Kazan sorti en 1964.
[2] Le prochain film de James Gray, Ad Astra se déroulera dans l’espace.
[3] Mintzer, Jordan, Conversations with James Gray, Préface de Jean Douchet, Paris, éd. Synecdoque, 2011, p. 15.
[4] Ciment, Michel, tobin Yann, « Entretien avec James Gray, La mélancolie de Fred Astaire », Positif, Décembre 2007, n°562, p.27.
[5] Mintzer Jordan, Conversations with James Gray, Op. Cit. p. 14.


images : La nuit nous appartient (Wild Bunch Distribution, 2007), The Lost city of Z (Paramount Picture, StudioCanal, Plan B, 2016), Two Lovers (Tempesta Film, 2929 Productions)


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